"Certaines business schools n’échapperont pas à la faillite" : le cri d’alarme du directeur de l’EDHEC
La période dorée des écoles de commerce post-prépa est terminée. Alors que les étudiants s’apprêtent à faire leur rentrée dans quelques jours, une musique se répand : certaines business schools seraient au plus mal financièrement. Au cœur de l’été, le Sigem, qui centralise et compare les choix d’affectation des classes prépas d’une école de commerce à l’autre, a révélé que 9 écoles sur 23 n’ont pas pourvu leurs places ouvertes, alors même que le nombre de candidats avait progressé de 5 % cette année. Perte sèche pour ces institutions qui vivent essentiellement des frais d’inscription. Pour le directeur général de l’EDHEC, Emmanuel Métais, le modèle économique de ces établissements est à bout de souffle. Elles doivent urgemment trouver de nouvelles sources de financement.
L’Express : A quelques jours de la rentrée scolaire, certaines business schools n’ont pas fait le plein d’élèves, fragilisant ainsi leur situation financière. Est-ce le symptôme d’une crise profonde du secteur ?
Emmanuel Métais : Ce phénomène n’est pas franco-français. Dans beaucoup de pays, on voit que certaines business schools - je dis bien certaines - commencent à souffrir financièrement. Le marché de l’éducation est mondial. Or, la concurrence est extrêmement féroce. Le challenge des classements, la course aux accréditations, la bataille pour attirer et former les meilleurs élèves coûtent extrêmement cher. D’autant que notre champ d’action s’est énormément élargi. Il y a trente ans, les écoles de commerce formaient à la comptabilité, au marketing, à la finance… Aujourd’hui, les étudiants doivent maîtriser les sujets d’IA, les enjeux géopolitiques et de transition climatique, tout en intégrant les valeurs d’inclusion et de diversité.
Si on veut être excellent et gagner ces batailles, la clé est la recherche. C’est-à-dire attirer et recruter des professeurs dans le monde entier, leur donner les moyens de continuer leurs travaux et de publier dans les meilleures revues internationales. Tout cela à un coût. La recherche représente quasiment 20 % de notre budget, lequel provient en grande partie des frais de scolarité. C’est ce qui explique largement leur augmentation. Faute d’avoir fait le plein d’élèves cette année, certaines écoles vont être confrontées à des problèmes financiers, qui finiront par affecter la qualité des enseignements.
Vous parlez de difficulté à financer la recherche mais ce n’est pas la seule mission d’une école dans le supérieur…
La mission d’une institution d’enseignement supérieur, comme la nôtre, c’est deux choses. D’abord, la recherche, donc la création de connaissances, d’expertises, de savoir. Et deuxièmement, la formation et la délivrance de diplômes. Pour cela, il faut recruter de bons professeurs sur un marché mondial, nous en comptons plus de 180 à l’EDHEC. Leur rémunération pourra dépendre de la quantité et de la qualité de leur recherche. Cela veut dire, concrètement, du temps dédié en dehors de l’enseignement, et des moyens accordés. Il faut aussi ajouter les assistants de recherche, l’accès à des bases de données souvent onéreuses, la participation à des conférences partout dans le monde…
Je vous laisse faire le calcul. L’université de Pennsylvanie avait établi que publier un article dans une revue de rang mondial approchait les 300 000 dollars. Comment rentabiliser cet investissement ? Epineuse question. La lecture simple de l’article ne rapporte rien. La rentabilisation est dans l’afflux d’étudiants. En même temps, il ne faut pas en avoir trop et on se doit de rester sélectif. Pour rester dans la course, l’augmentation des frais de scolarité est un premier levier.
Aux Etats-Unis, dans les meilleures business schools, ils approchent les 100 000 dollars l’année. Outre-Atlantique, les familles sont habituées à ces tarifs… Mais pas en Europe. Jusqu’où sont-elles prêtes à aller pour que leurs enfants décrochent un diplôme de qualité ? Le problème est complexe car à ces niveaux de tarifs, les étudiants ont des attentes : sur le niveau des professeurs, leur disponibilité, leur nombre d’heures de cours. Des attentes, aussi, sur la qualité des campus, avec des appartements modernes et confortables, des salles multiconnectées, une piscine, etc. Ces investissements matériels, pour près de 10 000 étudiants dans notre cas, s’ajoutent aux investissements immatériels.
Certaines écoles sont-elles aujourd’hui menacées de faillite ?
Je dirais qu’il y a aujourd’hui dans le monde trois catégories d’écoles. D’abord les grandes business schools, en tête des classements mondiaux qui globalement s’en sortent bien. Aux Etats-Unis, les grandes "marques" sont certes un peu chahutées par l’administration Trump mais grâce à leurs fondations, elles ont encore les reins solides pour continuer à développer de la recherche et maintenir une qualité d’enseignement. A l’autre bout du spectre, il y a celles qui sont à court d’argent. Certaines pourraient faire faillite ou alors ouvrir leurs portes à des fonds d’investissement qui exigeront une certaine rentabilité, ce qui n’est pas sans poser de problèmes. Une école peut-elle afficher 10 à 15 % de retour sur investissement comme le réclament ces fonds ? Oui, c’est sans doute possible, mais en ne jouant pas la carte de l’excellence.
Et puis, il existe une troisième catégorie d’écoles qui cherchent une voie intermédiaire en trouvant des ressources propres. L’EDHEC en fait partie et nous réussissons à nous développer.
Quelles nouvelles ressources avez-vous trouvées en dehors des frais de scolarité ?
Nous nous sommes inspirés de ce que font de longue date les grandes écoles d’ingénieurs. Et notamment le Massachusetts Institute of Technology (MIT). Toutes ces institutions développent des innovations technologiques, puis les vendent. Nous avons donc fait la même chose dans nos champs de compétences. Au début des années 2010, grâce aux travaux de notre centre de recherche en finance EDHEC Risk Institute, nous avions développé une start-up, baptisée Scientific Beta, qui avait mis au point et commercialisé dans le monde entier des indices alternatifs. En 2020, la fondation EDHEC a cédé cette entreprise pour près de 200 millions d’euros à la Bourse de Singapour. Une vente qui a permis d’alimenter notre fondation au profit des étudiants et de la recherche.
De même, nous avons développé une base de données mondiale totalement inédite sur les infrastructures – les ponts, les routes, les aéroports, les centrales thermiques ou nucléaires. Autant de données extrêmement précieuses pour les fonds d’investissement qui souhaitent investir dans ces infrastructures. Un jour ou l’autre, nous la vendrons également. Tout comme une autre pépite qui permet de faire de la "self indexation", c’est-à-dire de créer ses propres indices boursiers en fonction de son appétence au risque. Là aussi, il y a du chiffre d’affaires qui commence à rentrer. Enfin, très récemment, nous avons créé Scientific Climate Ratings, une plateforme d’indices climatiques qui permet, en fonction de différents scénarios de risques, de valoriser un actif. Il nous faut aujourd’hui inventer de nouveaux modèles économiques.
Y a-t-il aujourd’hui un problème de qualité dans les enseignements proposés par certaines écoles ?
Oui et il faudra sans doute durcir la régulation du système. Dans le secteur de l’enseignement lucratif privé, des "officines" minimisent la main-d’œuvre et notamment les professeurs permanents. Elles investissent parfois 30 à 40 % de leur budget dans la communication et les réseaux sociaux pour attirer des jeunes qui financeront leurs études par des contrats d’apprentissage payés grâce à de l’argent public. Ces écoles affichent des niveaux de rentabilité qu’on n’imagine pas. C’est scandaleux. !