Intellectuels et Race – Leurs manipulations révélées, de Thomas Sowell
Une véritable bouffée d’air frais, face à une mauvaise foi confondante qui règne depuis trop longtemps et favorise grandement ce qu’elle entend dénoncer : le racisme.
Voilà un ouvrage qui ne pouvait qu’épouser parfaitement le thème central de cette série.
Thomas Sowell y dénonce, sans aucun complexe ni retenue liée au qu’en dira-t-on, une forme d’indignation largement manipulée et paralysante : la suspicion de racisme et la caricature qui en est faite à tout bout de champ pour mettre en difficulté, décrédibiliser, voire pour faire taire durablement l’interlocuteur gênant, celui que l’on veut traiter en ennemi et lui dénier droit à une parole vraiment libre.
Il s’agit pour cet économiste et penseur de renom de montrer le rôle que jouent depuis trop longtemps certains intellectuels aux Etats-Unis (mais l’analyse est extrapolable en France et en Europe) dans la construction de théories profondément biaisées sur le progressisme, la discrimination positive, le multiculturalisme et autres combats égalitaristes fondés sur l’idée de race, avec en exergue la falsification consistant à tout mettre en œuvre pour persuader que les Blancs en particulier seraient très souvent des racistes (pas plus que la moyenne, assure-t-il sans ambages). De quoi parvenir parfois à bien diviser les individus et à les pousser dans des retranchements ou attitudes malsaines issues justement de ces dénonciations caricaturales et largement outrancières.
Surtout, à travers cet ouvrage, Thomas Sowell démontre un fait essentiel : La situation actuelle des Noirs Américains – qu’il s’agisse de pauvreté, de délinquance, de désintégration familiale, ou de tensions interethniques – n’est ni due au racisme, ni aux Blancs, ni (comme nos progressistes aiment depuis longtemps à le penser) à la société, mais… aux politiques étatiques, inspirées justement par nombre d’intellectuels fondant leur approche sur une science dite « morale ».
Races et disparités
Thomas Sowell commence par définir les notions de race et d’intellectuels. Pour la première, je renvoie à la lecture de l’ouvrage, pour la seconde, il considère qu’il s’agit simplement de « gens exerçant une profession particulière : à savoir des gens dont le travail débute et prend fin avec des idées (…) [ce qui] n’implique rien quant au niveau cognitif de ceux l’exerçant ».
Il privilégie ensuite l’analyse « froide », à la fois factuelle et minutieuse, seule à même de privilégier une approche honnête des sujets étudiés. Le problème des intellectuels – puis de l’intelligentsia des médias qui décide que mettre en avant et quoi ignorer complètement – est que leurs « compétences cérébrales et leur dextérité verbale peuvent être utilisées pour éluder l’évidence et promouvoir quelques croyances ou ambitions en vogue chez leurs pairs ». Or, même s’il ne faut pas y voir une forme de conspiration, « les choix individuels issus d’une vision commune du monde peuvent produire des résultats bien trop similaires à ceux produits par la censure ou la propagande centralisées ».
Ainsi en va-t-il de l’usage des statistiques, dont on sait bien qu’on peut leur faire dire ce que l’on veut…
Il en fait la démonstration sur plusieurs questions touchant à la présumée discrimination à l’égard des Noirs (marché du travail, revenus, approbation de crédits, sanctions scolaires, etc.) où des données statistiques sont retenues lorsqu’elles collent à leurs idées préconçues et éludées lorsqu’elles vont à leur encontre (les données concernant les Asiatiques étant par exemple souvent tues car elles seraient discriminantes pour les Blancs), là où il s’agit tout simplement de questions d’économie élémentaire, et où les décideurs n’ont même pas forcément connaissance de la race des personnes concernées, comme il le montre à travers diverses illustrations.
De fait, montre-t-il, plutôt que de nier les évidences observables concernant la réalité des disparités dans le monde entier et à toute époque, il faut convenir que « les sources de ces disparités sont nombreuses et complexes, et doivent être confrontées dans leur complexité si l’on recherche la vérité, plutôt que d’essayer de promouvoir une vision ou une stratégie politique ». Il en apporte des exemples en abondance, qui permettent de valider cet état de fait. Il suffit pour cela d’observer les disparités géographiques, culturelles, historiques, entre autres, pour le comprendre – en se fondant sur des éléments concrets plutôt qu’abstraits – au lieu de chercher là où il n’y a pas lieu des « injustices sociales ».
Des convictions raciales changeantes
Ce qui est frappant, nous détaille Thomas Sowell à travers de nombreux développements, est le changement radical des croyances au sujet des races. Entre le début du XXème siècle, où les idéologies « auréolées de science » essentiellement en provenance des progressistes de l’époque (parmi lesquels d’éminents économistes, deux présidents des Etats-Unis, et même un prix Nobel) rejoignant en cela l’autre extrémité du spectre, allaient jusqu’à promouvoir des formes affirmées d’eugénisme, et celles opposées de la fin du XXème siècle, les visions majoritaires se sont transformées de manière très surprenante.
Pour autant, comme il aime à le rappeler, on ne doit pas rejeter catégoriquement non plus toutes les affirmations fondées notamment sur des observations, en conservant bien toujours en tête cependant que corrélation n’est pas causalité. Ces analyses sont valables tant pour les Noirs que les Juifs ou les Européens du Nord et du Sud, souvent opposés à tort à partir d’analyses invalidées par les longues périodes.
« A différentes périodes de l’histoire, l’intelligentsia en général et les gens nouvellement instruits en particulier attisèrent groupe contre groupe, encourageant les politiques discriminatoires et/ou la violence physique dans des pays aussi disparates que l’Inde, la Hongrie, le Nigéria, le Kazakhstan, la Roumanie, le Sri Lanka, le Canada et la Tchécoslovaquie. »
On y trouve généralement au premier plan des intellectuels des « sciences molles », ayant une fâcheuse tendance à s’y concentrer, « (…) plutôt que sur la science ou la technologie, et à chercher des carrières dans la politique et la bureaucratie étatique, plutôt que dans l’industrie ou le commerce ».
Il rappelle également que les massacres perpétrés par les Khmers rouges « furent principalement dirigés par des intellectuels, dont des enseignants et des universitaires ».
Même chose pour les mouvements nationalistes et toute une génération de futurs dirigeants du tiers-monde au XXème siècle qui polarisèrent les groupes les uns contre les autres et furent responsables de la stagnation ou même de la régression économique de leur pays.
« Que ce soit en Europe, Asie, Afrique ou dans l’hémisphère occidental, un schéma commun aux intellectuels a été de rechercher ou d’exiger l’égalité des résultats sans égalité des causes, ou sur de maigres présomptions d’égalité des causes ».
Partout dans le monde des exemples existent de populations accusées d’avoir acquis de la richesse au détriment des populations locales là où il n’est nullement démontré que ces dernières étaient mieux loties avant, ni que leur situation s’est dégradée après. Chasser les présumés « exploiteurs » s’est au contraire souvent traduit par de réelles dégradations.
L’intelligentsia a ainsi une propension évidente à discréditer la réussite et à la transformer en « privilège », rendant ses artisans responsables du moindre succès d’autres catégories, notamment ethniques ou raciales. Elle crée ainsi souvent un climat de conflit et d’opposition, qui mène régulièrement à la ruine.
Race et intelligence
Il n’y a pas de question taboue aux yeux de Thomas Sowell. C’est pourquoi il aborde aussi la question de la race et de l’intelligence, qui a donné lieu jadis à de nombreux débats. Remontant l’histoire et les transformations radicales auxquelles elle a donné lieu en termes d’intelligence présumée ou mesurée de différents peuples sur le temps long (Grèce, Ecosse, pays Nordiques, Afrique, etc.), il remarque ceci :
« Malgré la tendance à considérer l’hérédité et l’environnement comme mutuellement exclusifs et conjointement exhaustifs, il existe de nombreuses autres façons dont l’environnement peut modifier l’hérédité, de sorte que des races ayant pu avoir initialement le même potentiel génétique d’intelligence peuvent se retrouver avec des potentiels génétiques différents, en raison de leurs environnements différents ».
Etablissant, dans d’intéressants développements, la comparaison avec la taille moyenne des Français, qui s’est réduite en comparaison d’autres pays à la suite des guerres napoléoniennes et de la Première Guerre mondiale (de même qu’en Corée du Nord par rapport à la Corée du Sud à la suite des importants écarts de niveau de vie qui ont résulté de la partition), il pose la question de l’impact des subventions aux individus de moindre réussite économique au détriment de ceux aux niveaux d’instruction et de réussite professionnelle plus élevés, qui ont pu contribuer à modifier la répartition démographique des pays concernés.
Se référant à de nombreuses études, il montre ce que les mesures de QI et autres tests intellectuels ont pu révéler et les analyses auxquelles elles ont donné lieu, pour montrer ensuite notamment comment, plus récemment, l’inadéquation de la sélection d’étudiants dans les universités américaines de premier plan en raison de politiques de discrimination positive a eu un effet domino sur l’ensemble des établissements universitaires quel que soit leur rang, « entraînant des taux d’échec scolaire bien plus élevés chez les étudiants noirs que chez les autres étudiants ».
Là encore, on peut constater que décidément l’enfer est pavé de bonnes intentions…
Les mêmes constats sont valables lorsqu’on observe les politiques racialement homogènes mises en place là où les classes intellectuellement homogènes, sans questions de races, débouchent sur de bien meilleurs résultats. De fait, considère Sowell, rien ne sert de nier les différences de QI comme le fait la doctrine dominante des multiculturalistes, mais il convient bien plutôt d’en rechercher les causes, dont rien n’indique au niveau global qu’elles seraient génétiques. Les autres facteurs potentiellement explicatifs sont nombreux.
Idéologies plus récentes
La vision « liberale » (au sens américain du terme évidemment) qui s’est imposée après la Seconde Guerre mondiale, abondamment relayée par les médias, a pris le parti d’affirmer assez systématiquement que tout ce qui était négatif de la part des Noirs était de la faute des Blancs. Jusqu’à reprendre la culture de l’excuse de la violence de Jean-Paul Sartre (encore lui), selon laquelle la violence de certains n’était que la réaction à d’autres formes de violence, justifiant ainsi les émeutes, qui parfois ont nui gravement et durablement aux populations noires des endroits où elles se sont déroulées.
L’ère du multiculturalisme va encore plus loin. Elle perd en particulier sa dimension universelle et de recherche d’égalité de traitement des individus, « sans distinction de race, de couleur ni de croyance ». Les idées, bien plus radicales, sont ici de promouvoir la « diversité », la justice sociale » et la préférence pour les minorités qui ont la faveur de l’intelligentsia, la discrimination à l’encontre des Blancs étant considérée comme « une sorte de compensation de la discrimination à l’encontre de Noirs dans le passé ».
Thomas Sowell se livre ici à une critique de la notion de justice sociale, qu’il qualifie plutôt de « justice cosmique » et dont il montre qu’elle s’avère en réalité souvent antisociale dans les faits.
Il s’agit d’un dogme qui suscite force indignation et ressentiment, mais qui ne repose la plupart du temps que sur des présupposés non étayés de preuves, de la part de « ceux qui se targuent de se considérer comme des gens « qui réfléchissent » », faisant tache d’huile ensuite dans les médias et même les tribunaux, où les employeurs sont chargés de devoir prouver leur innocence. Or, les inégalités ou infortunes constatées sont souvent dues à des circonstances externes et des valeurs culturelles internes héritées sur lesquelles n’ont pas prise ceux qui se retrouvent sur le banc des accusés.
Mais le vocabulaire utilisé est suffisamment habile pour le laisser penser. « Ces exercices de purification verbale s’étendent au racisme, dont les Noirs sont par définition exemptés (…) ». Mais le problème est que, par ses présupposés, « le multiculturalisme, comme le système de castes, tend à figer les gens là où le hasard de la naissance les a mis », dans la mesure où il prêche le ressentiment à l’égard de son destin, incriminant la société et empêchant les opportunités individuelles, pour laisser place aux idéologies identitaires, qui induisent au contraire des effets pervers et un niveau de vie à l’arrivée inférieur pour l’ensemble de la communauté concernée (il évoque en particulier la défense des émeutiers et criminels au nom de la solidarité de groupe, qui met en marge et appauvrit durablement les quartiers concernés, et l’impossibilité pour les Noirs de classe moyenne qui voudraient émerger de s’extraire, risquant d’être accusés de vouloir « faire Blanc ». De même, les excuses préconçues en défense de criminels Noirs, et certaines injustices actuelles concernant des Blancs, sont légitimées au nom d’autres injustices du passé, qu’elles permettraient de compenser. Toutes choses qui, selon Sowell, ne peut qu’entretenir un cycle sans fin de vengeances et contre-vengeances).
Thomas Sowell reproche par ailleurs aux Intellectuels d’avoir déformé plus que toute autre chose la question de l’esclavage, par un filtrage très sélectif et des abstractions bien éloignées des faits et données empiriques.
De manière générale, le dogmatisme dont ont fait preuve les Intellectuels sur la question des races à travers les époques montre une intolérance à l’égard de ceux qui pensent autrement, ce qui mène à se fourvoyer dans une impasse préoccupante en matière de réflexion sur ces sujets. Tout universitaire ou média qui tenterait d’en discuter honnêtement prendrait le risque de se transformer en paria, constate-t-il avec dépit. De même que les autorités, les écoles, les universités, les politiques, sont tous conduits à minimiser les crimes et agressions de la part de Noirs et à châtier leur langage, alors qu’à l’inverse de nombreuses institutions universitaires, mouvements, groupes, professions, politiques, en ont fait une sorte d’industrie. Le problème étant que « le prix de ces complaisances est souvent payé dans le sang par ceux qui n’ont pas le luxe de théoriser de loin », tandis que le terrible constat qui s’impose est que « les intellectuels ne paient aucun prix pour avoir tort, quel qu’il soit et quelles que soient les conséquences catastrophiques pour des millions d’autres gens ».
Thomas Sowell, Intellectuels et Race – Leurs manipulations révélées, Résurgence, juillet 2021, 181 pages.
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