La littérature, meilleure clé de compréhension de l’économie ?
On sait que Marx fut un lecteur enthousiaste de La Comédie humaine. Un goût qu’il partageait avec son compère Engels, si l’on en croit une lettre que ce dernier adressa à Margaret Harkness en 1888 : "J’ai plus appris dans Balzac, même en ce qui concerne les détails économiques (par exemple, la redistribution de la propriété réelle et personnelle après la Révolution), que dans tous les livres des historiens, économistes, statisticiens, professionnels de l’époque pris ensemble." Les mauvais coucheurs aiment se moquer des écrivains, qui seraient détachés des réalités matérielles de ce monde. L’excellente journaliste Anne de Guigné nous rappelle qu’il n’en est rien, et que traverser l’histoire littéraire permet de retracer les évolutions socio-économiques.
Si Anne de Guigné ouvre Tout l’or du monde avec les bergers de la Genèse, et si elle évoque ensuite La Guerre du Péloponnèse de Thucydide, où elle voit le début d’un questionnement sur les finances publiques, c’est véritablement avec le Satyricon de Pétrone que l’argent apparaît. On réduit souvent ce roman licencieux du Ier siècle après Jésus-Christ à ses passages érotiques. Quelle erreur ! Le truculent Trimalcion, esclave affranchi devenu nabab, peut être considéré comme le premier personnage de nouveau riche de la littérature mondiale. Malgré les marchands que l’on croise dans Tristan et Iseult, la nouvelle bourgeoisie urbaine décrite dans Le Conte du Graal, de Chrétien de Troyes, ou la dure réalité paysanne rapportée dans Le Roman de Renart, le Moyen Age, temps des cathédrales, de l’amour courtois et des exploits chevaleresques, se préoccupe assez peu des inégalités de la société féodale.
C’est avec les temps modernes que l’on entre dans l’économie de marché. Actionnaire du théâtre du Globe, Shakespeare était autant producteur qu’auteur. Les problèmes financiers le taraudaient, la preuve avec Shylock, le célèbre usurier juif du Marchand de Venise (campé avec un antisémitisme certain). Plusieurs visions de l’économie s’opposent au XVIIIᵉ siècle. On sent dans La Nouvelle Héloïse l’aversion que Rousseau, contemporain des premières manufactures industrielles et de la pensée des physiocrates, nourrissait envers le libéralisme. A l’inverse, Histoire de ma vie, de Casanova, est le livre d’un homme qui voit dans le capitalisme naissant un nouveau terrain d’aventures – entrepreneur dans le textile ou versé dans l’agiotage boursier quand il ne s’entoure pas de mécènes, le Vénitien cherche tous les moyens de financer son train de vie de flambeur. Un digne héritier de Trimalcion ?
Des grands magasins à la nouvelle Babel
Une riche littérature paraît au XIXe siècle : le mariage d’amour raisonnable est célébré par Jane Austen dans Orgueil et Préjugés, Stendhal et Balzac peignent dans leurs romans les enjeux de leur époque, Dickens se penche sur la condition ouvrière dans Les Temps difficiles, quand Zola peint l’essor du shopping dans Au bonheur des dames. De manière générale, les grands écrivains portent un regard sombre, voire réactionnaire, sur les folies de l’argent. L’œuvre de Dostoïevski n’est pas vraiment une ode au capitalisme. Quant à Thomas Mann, c’est avec mélancolie qu’il raconte la chute d’une grande maison de commerce de la Hanse dans son chef-d’œuvre Les Buddenbrook. Cette vision se prolonge jusqu’à nous. Certes, une Ayn Rand, sorte d’anti-Steinbeck, célèbre l’individualisme triomphant dans La Source vive – roman qui demeure une inspiration pour les actuels libertariens. Le persifleur Tom Wolfe est plus critique dans Le Bûcher des vanités, où Wall Street fait figure de nouvelle Babel.
Houellebecq, lui, n’épargne pas le tourisme de masse dans Plateforme. Avec son sens du raccourci, il y brocarde ces "connards de protestants" – allusion au premier voyage de groupe organisé en 1841 par l’ex-missionnaire évangéliste Thomas Cook ? Anne de Guigné clôt ce passionnant voyage (où apparaissent aussi Mme de La Fayette, Jack London, Kafka et bien d’autres) par des romans récents traitant de l’angoisse écologique, dont Humus, de Gaspard Kœnig. On referme Tout l’or du monde avec l’envie de relire les classiques avec les yeux de feu Daniel Cohen. Tous les auteurs ne vivent décidément pas enfermés dans leur tour d’ivoire : certains, dont les meilleurs, troquent volontiers cet ivoire contre des interrogations sur l’argent.
Tout l’or du monde. De l’Antiquité à nos jours, les écrivains racontent l’économie, par Anne de Guigné. Les Presses de la Cité, 264 p., 22 €.