Pascal Perri : Ces présidents qui nous ont fait tant de mal
Économiste et géographe, chroniqueur pour LCI et aux Échos, Pascal Perri vient de faire paraître un livre empli de vérités, qui alimentera à point nommé la liste des ouvrages et des articles dressant le constat de l’irresponsabilité de nos gouvernants depuis l’arrivée des socialistes au pouvoir en 1981, en matière économique.
Une dette qui n’a cessé de se creuser, des déficits publics qui se sont régulièrement alourdis, une valeur travail désormais largement déconsidérée (songeons ne serait-ce qu’à la loi sur les 35 heures…) : voilà notamment en quoi consiste le mal français, si tenace et qu’aucun président depuis plus de quatre décennies n’a réussi à traiter à la racine, l’aggravant même au contraire dans bien des cas par une action intempestive – ou par une absence d’action… Cette irresponsabilité tient déjà au fait que ces mêmes gouvernants ont eu tendance à vouloir ponctionner et redistribuer sans compter les ressources engendrées par les éléments productifs et les innovateurs dans notre société, bien loin de la gestion rigoureuse des deniers publics que l’on est en droit d’attendre d’eux et dont ils sont censés être les garants. On peut lire ainsi (p. 11) : « Depuis François Mitterrand, les présidents et les candidats à la fonction suprême se sont transformés en mauvais chefs comptables pour distribuer des ressources que nous n’avions pas ». Et cette situation s’est même empirée lorsque les gouvernants ont commencé à avoir recours à la dette pour financer la marche de notre « modèle social » : « Les acquis sociaux du Front populaire de 1936, poursuit l’auteur, si souvent évoqués par la gauche, ont été gagnés grâce au travail et à la croissance de la production, ceux que Mitterrand offre aux Français ont été payés par la dette ». Et l’auteur va jusqu’à écrire, hélas avec raison : « La dette est la pire des lâchetés. Elle est devenue une méthode de gouvernement (je souligne). La dette est antidémocratique, elle viole le consentement à payer des gens qui ne sont pas nés ou qui ne sont pas en âge de donner un accord éclairé. Ces gens sont nos enfants et nos petits-enfants. Nous jouons notre confort sur les générations à venir depuis maintenant quarante ans. Sans rien leur demander et en postulant qu’ils seront d’accord pour payer la facture de leurs glorieux ascendants » (p. 12).
Comment expliquer que les problèmes économiques auxquels les Français sont confrontés depuis plus de quarante ans restent à ce point non résolus ?
Sans doute l’une des raisons est-elle la fierté qu’ont bon nombre de Français à l’endroit de leur inégalable « modèle social », dont la générosité justifierait à elle seule une fiscalité et des prélèvements plus lourds qu’ailleurs. Mais c’est aussi nous dit l’auteur la conséquence de l’ignorance de bien des Français en matière économique, ce qui n’est guère surprenant lorsqu’on sait que l’Éducation nationale semble continuer à voir d’un mauvais œil le rôle de l’entrepreneur capitaliste et l’économie de marché libre, non « régulée » par l’État. À cet égard, Pascal Perri évoque une conversation avec l’ancien directeur de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) Pascal Lamy, durant laquelle celui-ci déclare : « Je me suis penché sur les programmes pour aider un neveu qui passait son bac et je me suis procuré le livre des professeurs. Une collection de poncifs post-marxistes sur les folies du marché, sur les malheurs de la classe ouvrière, comment voulez-vous que les Français aiment l’économie dans de telles conditions ? » Rappelons que l’IREF avait également critiqué les manuels d’économie donnés aux élèves (de première et terminale), qui de la sorte contribuent à noircir à outrance l’image qu’ont ces derniers du capitalisme de marché libre. Que le libéralisme économique ait toujours aussi mauvaise presse dans notre pays n’est donc une chose guère étonnante.
C’est avec Mitterrand et sa « rupture avec le capitalisme » que les choses commencent à se gâter sérieusement en France, le premier président socialiste de la Cinquième république allant jusqu’à choisir de plonger la France dans une authentique expérience de type socialiste – au moment même où, rappelons-le, Thatcher et Reagan avaient entrepris de mener une politique rigoureusement inverse de désétatisation et de déréglementation de l’économie ! En effet, comme l’écrit l’auteur, « les idées libérales s’imposent partout dans le monde sauf en France où la gauche a bel et bien gagné la bataille culturelle. Elle est parvenue à installer dans l’esprit collectif cette idée que l’argent est inépuisable et qu’il suffit de le prendre là où il est. La gauche fait des Français des victimes du capitalisme (…). On fera payer les riches. Le raisonnement économique est indigent mais ça marche. La gauche a d’autant plus gagné la bataille culturelle qu’elle est parvenue à contaminer la droite » (p. 22).
Où commence et où s’arrête l’État ? Qui remplit le mieux les fonctions non régaliennes ? Le statut de fonctionnaire doit-il être un statut à vie ?
En effet, on peut considérer que des décennies durant, la droite a souvent emboîté le pas à la gauche dans la politique économique qu’elle préconisait ou mettait en œuvre. Élu notamment sur le thème de la « fracture sociale », Jacques Chirac – que l’économiste Pascal Salin nommait dans son livre Français, n’ayez pas peur du libéralisme le « prince de l’immobilisme » – n’a jamais cherché à réformer le pays en profondeur, sans doute parce qu’il pensait que les Français eux-mêmes ne voulaient pas d’une réforme de grande ampleur au plan économique et fiscal. Et la grande réforme fiscale dont la France a tant besoin depuis si longtemps (qui passe par la diminution forte, voire la suppression de la progressivité de l’impôt sur le revenu) n’est jamais advenue non plus sous Sarkozy, ses propositions comme le « bouclier fiscal » relevant plutôt de la simple mesurette, purement décorative. Certes, la France et une grande partie du reste du monde sont aujourd’hui de plus en plus polarisées entre gauche et droite, mais cela vaut déjà au niveau culturel et « sociétal », beaucoup moins en économie, ainsi que l’atteste le retour des idées protectionnistes : loin d’être économiquement libérale, la droite française a toujours été (et reste sans doute toujours), à quelques rares exceptions près dont l’existence mérite d’être soulignée, une droite étatiste, adepte d’un « État stratège », voyant bien souvent dans l’économie non réglementée une véritable « loi de la jungle ».
Comment dès lors espérer faire sortir la France de l’impasse dans laquelle elle se trouve toujours ? Cela ne pourra se faire selon Pascal Perri que par une véritable réforme de l’État autour des trois questions suivantes (p. 261) : où commence et où s’arrête l’État ? Qui remplit le mieux les fonctions non régaliennes ? Le statut de fonctionnaire doit-il être un statut à vie ? Dans le droit fil de la tradition libérale, l’IREF répondrait : L’État ne doit pas outrepasser ses fonctions régaliennes, les seules qui puissent circonscrire son champ d’action légitime ; le marché et l’organisation spontanée de la société sont plus efficaces que la planification étatique eu égard au non-régalien ; enfin, il convient de supprimer le statut de fonctionnaire, comme l’ont fait nombre de nos voisins européens.
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