Mort de Charlie Kirk : quand l’Amérique sombre dans la "cancel culture" d’État
C’est parfois à la difficulté de trouver le patient zéro, la mèche par laquelle tout a commencé, que se reconnaît un véritable "phénomène". Était-ce ce salarié de l’enseigne Office Dépôt, licencié dans le Michigan après avoir refusé d’imprimer une affiche à l’effigie de Charlie Kirk ? Ou alors cette employée d’une université du Tennessee, remerciée pour avoir dit sur un réseau social n’éprouver aucune sympathie pour le militant conservateur tué par balle le 10 septembre. Ou bien l’un de ces autres, pompiers, professeurs, journalistes, militaires, même membres des services secrets, renvoyés pour avoir "célébré" la mort de l’influenceur star de la galaxie Maga (Make America great again), ou simplement émis des commentaires jugés désobligeants à son égard…
"Inapproprié" ? "Insensible" ? Peut-être bien. Reste que, si certains experts jugent que les employeurs privés ont "la loi de leur côté" si un salarié émet des commentaires nuisant à leur réputation, "le premier amendement de la Constitution américaine protège la liberté d’expression, même les propos haineux, à moins qu’ils ne relèvent de l’une des rares exceptions – par exemple, proférer une menace réelle", pointe Adam Goldstein, vice-président des initiatives stratégiques au sein de la Foundation for individual rights and expression (FIRE). Rappel cinglant de ce que Charlie Kirk écrivait lui-même l’an dernier sur X, à savoir qu’aux Etats-Unis, "les discours de haine n’existent pas légalement. Il existe des discours grossiers, des discours odieux et des discours malveillants. Et TOUT ceci est protégé par le premier amendement".
Cette chasse aux sorcières porte un nom : "cancel culture". Elle a fait son apparition dans le débat public dans les années 2010, portée par quelques "annulations" emblématiques telle celle de l’auteure J.K. Rowling, mise au pilori pour ses positions jugées transphobes. Ou encore du réalisateur Terry Gilliam, dont la comédie musicale avait été annulée en 2021 par un théâtre londonien à la suite de ses propos polémiques sur la question trans, qualifiant également le mouvement #MeToo de "chasse aux sorcières". Seulement cette fois, la vague n’est pas venue par la gauche, mais par la droite…
"Lanceurs d’alerte"
A toute annulation ses "lanceurs d’alerte". Sur X, Laura Loomer, influenceuse d’extrême droite et complotiste à la tête d’une communauté de plus d’1,8 million d’abonnés, promettait par exemple au lendemain de la mort de Charlie Kirk de passer sa nuit à "rendre célèbres" tous ceux qu’elle trouverait en ligne se réjouissant de cette disparition : "Préparez-vous à voir toutes vos futures aspirations professionnelles ruinées". "Chaque gauchiste que vous faites virer pour avoir célébré le meurtre d’une personne est une entreprise qui a une chance d’embaucher un être humain de qualité pour la remplacer", s’est également fendu Brenden Dilley, un autre influenceur pro-Trump. Olivia Krolczyk, militante "patriote", se félicitant carrément d’avoir contacté "706 employeurs"…
Mais ces quelques influenceurs zélés sont loin d’être les seuls rouages du phénomène. En un éclair, au moins deux sites web dédiés à la dénonciation de ceux qui auraient tenu des propos ou eu des comportements jugés "haineux" ont vu le jour. Leur nom : "Expose Charlie’s Murderers", renommé depuis "Charlie Kirk Data Foundation", et "Cancel the Hate". Si le premier est, à ce jour, hors service, le compte X associé, qui compte plus de 121 000 abonnés, affirmait récemment avoir reçu des informations sur plus de 60 000 profils… "Nous avons besoin de plus de données. Continuez à nous en fournir", commandait-il encore le 16 septembre. Quant au second, l’ambition est on ne peut plus claire : signaler les profils jugés "haineux" et ce, qu’ils soient professionnels de la santé, enseignants, administrateurs de l’éducation, fonctionnaires publics, propriétaires d’entreprise, artistes ou encore influenceurs. "Vous serez bientôt en mesure de faire un rapport dans tous les pays du monde, avec vérification et surveillance en temps réel", prévient le site à ce jour…
Le rôle des décideurs
Comme le rapportait récemment L’Express, plusieurs "listes de surveillance" émanant des rangs Maga ont émergé ces dernières années. A commencer par la Professor Watchlist, mise au point par l’organisation Turning Point USA, fondée par… Charlie Kirk. Son ambition : répertorier tous les professeurs jugés "radicaux" en vue "d’exposer" et de "documenter" les cas de ceux qui "discriminent les étudiants conservateurs et font avancer la propagande de gauche en classe". Mais dans les faits, ces "listes" ressemblent bien davantage à des machines à broyer la diversité des opinions et l’opposition à l’orthodoxie Maga. En témoigne la présence sur l’une d’entre elles de l’économiste américaine et papesse intellectuelle des libéraux, Deirdre McCloskey, ou encore de l’ex-adversaire du président américain à l’élection de 2016, Hillary Clinton.
"Ce qui rend la vague actuelle de 'cancel culture' unique, c’est le rôle joué par les élus politiques", explique Jeffrey Sachs, professeur au sein du département de politique de l’Acadia University. "Au plus fort de la culture de l’annulation de gauche, les individus étaient principalement pris pour cible par les 'foules' des réseaux sociaux. Les employeurs réagissaient à ce qu’ils considéraient comme leur clientèle, les universités tentaient d’apaiser leurs étudiants…" Mais, selon ce spécialiste, dans le cas présent, "la pression vient principalement des représentants des États et du gouvernement fédéral, des procureurs généraux… Certes, de nombreux 'citoyens ordinaires' réclament également des sanctions, mais ils ne sont pas les principaux moteurs de cette tendance".
Qu’on en juge : en Floride et dans l’Oklahoma, certains représentants ont menacé d’enquêter sur les enseignants ayant fait des commentaires jugés inappropriés sur l’assassinat de Charlie Kirk, voire de leur "interdire d’enseigner". D’après les données de NBC News, plusieurs enseignants auraient déjà été licenciés ou mis en congé aux quatre coins de l’Amérique. Sur les réseaux sociaux, c’est aussi la surenchère. Ici, un élu républicain prévoyant, dit-il, d’utiliser "l’autorité du Congrès" pour forcer les entreprises technologiques à "interdire immédiatement et à vie" toute personne ayant "minimisé" l’événement. Là, un autre promettant de révoquer sa licence à tout professeur qui "glorifie cet acte de violence dégoûtant". Mais le plus inédit reste sans doute la forte connivence de l’administration Trump.
Appels à la délation
Invité à animer le podcast de Charlie Kirk le 15 septembre, même le vice-président J.D. Vance s’est prêté à l’exercice : "Quand vous voyez quelqu’un qui célèbre le meurtre de Charlie, dénoncez-le". Et de préciser : "Et bon sang, appelez son employeur". Sean Parnell, porte-parole du Pentagone a quant à lui annoncé sur X une tolérance zéro pour ceux qui "se moquent de l’assassinat d’un compatriote américain au ministère de la Guerre". Christopher Landau, secrétaire d’État adjoint, ayant pour sa part lancé un appel à ses 250 000 abonnés sur X, demandant de lui "signaler" les "propos d’étrangers" glorifiant "la violence et la haine". Et la liste n’est pas exhaustive.
Signe d’une "cancel culture" fonctionnant à plein régime, l’émission de Jimmy Kimmel, l’un des visages phares du petit écran américain, a été suspendue après que ce dernier a jugé à l’antenne que "nous avons atteint de nouveaux sommets ce week-end, avec la clique Maga qui s’efforce désespérément de présenter ce jeune qui a assassiné Charlie Kirk comme quelqu’un d’autre qu’un des leurs et qui fait tout son possible pour en tirer un avantage politique". Une décision applaudie par le président américain lui-même, qui s’est empressé de demander à NBC de rejoindre le mouvement en supprimant les émissions animées par le non moins célèbre Jimmy Fallon et Seth Meyers… Preuve que dans la galaxie Maga, la défense de la liberté d’expression s’arrête là où commence la critique, de près ou de loin, de ses rangs.