"Si l’Occident disparaît…" : l’alerte de Stewart Patrick (Fondation Carnegie)
C’est l’un de ces serpents de mer auquel on prête généralement une oreille distraite, tant la prédiction revient cycliquement à chaque crise. Et si, cette fois, la disparition de "l’Occident" en tant qu’entité géopolitique était bel et bien en cours ? C’est ce que postulait récemment Stewart Patrick, directeur du Global Order and Institutions Program de la Fondation Carnegie et auteur de The Sovereignty Wars, dans les colonnes de la revue Foreign Affairs. En cause, selon lui : la direction prise par les Etats-Unis de Donald Trump, mais pas seulement. "Trump est, en quelque sorte, l’avatar ultime d’un nationalisme populiste d’extrême droite de plus en plus répandu dans de nombreuses régions de l’Occident et qui, au pouvoir ou non, n’a qu’une seule chose en tête : détruire l’ordre créé par les États-Unis et leurs partenaires après la Seconde Guerre mondiale", détaille-t-il auprès de L’Express.
Même si les Etats-Unis reviendront un jour à un leadership "plus ouvert et fiable sur la scène internationale", l’expert se montre pessimiste quant à la place de l’Occident sur l’échiquier mondial, notamment pour des raisons démographiques. Il annonce donc "que nous entrons non seulement dans une ère post-américaine, mais aussi dans une ère post-occidentale". Risques de prolifération nucléaire, réchauffement climatique, ambitions de la Chine et de la Russie… Stewart Patrick analyse les conséquences à envisager. Entretien.
L’Express : Selon vous, la disparition de "l’Occident" en tant qu’entité géopolitique est en cours. On serait tentés de vous répondre que le scénario alarmiste d’un "déclin" de l’Occident est devenu un lieu commun… Pourquoi serait-ce différent cette fois-ci ?
Stewart Patrick : Bien sûr, l’Occident a connu des crises périodiques depuis la Seconde Guerre mondiale. Les frictions transatlantiques sur le partage des charges au sein de l’Otan et l’autonomisation stratégique de l’Europe, par exemple, ne sont un secret pour personne. De même, beaucoup prédisaient que l’Occident géopolitique ne survivrait pas à la fin de la guerre froide, ce qui n’a pas été le cas. L’Occident a donc été en proie à des doutes et à des crises dans le passé, mais celles-ci ont toujours été contenues par un engagement envers les groupes et les institutions qui ont rassemblé l’Occident, tels que l’OCDE et le G7.
Ce qui est différent aujourd’hui, c’est la direction prise par les États-Unis. De fait, les États-Unis, en particulier sous la deuxième administration Trump, ont adopté une mentalité pré-1941, allant jusqu’à ressusciter le slogan "America First", utilisé par les isolationnistes de l’entre-deux-guerres. Aujourd’hui, les États-Unis ne sont plus engagés dans le projet de diriger et de soutenir un ordre international libéral et fondé sur des règles, qui était la pierre angulaire de l’Occident géopolitique. Bien sûr, certains diront que Donald Trump ne fait que dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas, et que les États-Unis ont toujours été quelque peu hypocrites dans l’application de ces idéaux. Il n’en reste pas moins que, jusqu’à présent, les États-Unis jouissaient d’une certaine confiance, en particulier parmi leurs partenaires les plus proches. Lors de la crise des missiles cubains, lorsque le président De Gaulle a été invité à voir les photos de surveillance prouvant que les Soviétiques tentaient d’introduire des armes nucléaires à Cuba, il aurait répondu qu’il n’en avait pas besoin, car la parole du président américain lui suffisait. C’est difficile à imaginer aujourd’hui…
Vous évoquez de "lourdes pertes" en cas de disparition effective de cet Occident géopolitique. Quelles seraient-elles ?
Si l’Occident n’est pas uni, comment dissuader les puissances régionales ou les grandes puissances telles que la Chine ou la Russie – voire les États-Unis, qui sait – d’utiliser la force si elles le décident ? Sur quel type de coopération pouvons-nous compter pour relever les défis très difficiles auxquels le monde est confronté, tels que la prolifération régionale des armes nucléaires ? A mon sens, il existe un risque important que, sans les garanties de dissuasion étendue des États-Unis et sans la solidarité des alliés ayant la motivation et la capacité d’acquérir des armes nucléaires, nous soyons confrontés à une nouvelle ère de risques de prolifération nucléaire.
Le réchauffement climatique est également un enjeu majeur. Les États-Unis, comme nous l’avons entendu de la bouche du président, ont adopté la position selon laquelle le réchauffement climatique est un canular et une arnaque. De fait, si les États-Unis de Donald Trump renoncent à toute obligation ou à tout sens des responsabilités pour faire face à cette crise existentielle, la Terre perdra au moins quatre années précieuses. Et comme l’Occident a souvent été le moteur du progrès au sein des institutions internationales, cela signifie également que ces institutions elles-mêmes auront du mal à fonctionner sans le leadership américain et sans les ressources adéquates des pays occidentaux.
Même si les États-Unis reviennent à un leadership légèrement plus ouvert et fiable sur la scène internationale, cela ne ramènera pas l'Occident au centre de l'ordre mondial
Cette fissuration de l’Occident est-elle uniquement due au retour de Donald Trump à la Maison-Blanche ?
Non. Mais Donald Trump est, en quelque sorte, l’avatar ultime d’un nationalisme populiste d’extrême droite de plus en plus répandu dans de nombreuses régions de l’Occident et qui, au pouvoir ou non, n’a qu’une seule chose en tête : détruire l’ordre créé par les États-Unis et leurs partenaires après la Seconde Guerre mondiale. Pour les partisans de cette idéologie, cet ordre a contribué à exposer la civilisation occidentale à un certain nombre de menaces, à savoir l’immigration incontrôlée, le terrorisme et la concurrence économique déloyale. Selon eux, la seule façon de reprendre le contrôle est d’adopter une approche nationaliste, axée sur les questions d’identité nationale et de souveraineté étatique. En bref, sous leur influence, l’Occident géopolitique et ses valeurs universalistes héritées des Lumières sont en contradiction avec une conception plus civilisationnelle de l’Occident. Trump en est l’un des dignes représentants, mais il n’est clairement pas le seul. Il existe de nombreux autres dirigeants nationalistes de droite, parmi lesquels Marine Le Pen, Viktor Orban et Nigel Farage, qui estiment que l’héritage de l’Occident est sacro-saint et que ses frontières doivent être défendues contre les migrants issus d’autres cultures.
Tout de même, le trumpisme peut-il vraiment effacer des décennies de solidarité occidentale ? L’Occident a survécu à son premier mandat, et son second ne durera pas éternellement…
Ce à quoi nous assistons aujourd’hui est, à bien des égards, sans précédent. Le premier mandat de Donald Trump bénéficiait d’une série de garde-fous institutionnels, tant au sein de son administration qu’au Congrès, où un certain nombre de républicains traditionnels étaient encore prêts à s’opposer au président sur de nombreuses questions. Mais presque toutes ces personnes ont disparu du Capitole. Aujourd’hui, le Congrès américain se distingue par sa passivité et sa docilité, se pliant à tous ses désirs. De plus, lors de son premier mandat, son entourage comptait encore quelques adultes, des proches convaincus que les décisions exécutives devaient être prises de manière réfléchie, selon certaines procédures et après mûre réflexion, et non pas uniquement sur la base des derniers tweets de Donald Trump. Mais là encore, non seulement la plupart de ces personnes ont disparu, mais celles qui les ont remplacées sont convaincues que toutes les institutions et alliances internationales constituent intrinsèquement des violations de la souveraineté américaine. C’est d’ailleurs totalement absurde car, contrairement aux pays de l’Union européenne qui ont accepté un certain niveau de supranationalisme en déléguant certaines responsabilités à Bruxelles, les États-Unis n’ont jamais adhéré à une organisation qui ne soit pas régie par un processus intergouvernemental et ne fonctionnant pas de manière horizontale. Il ne peut donc y avoir aucun risque pour la souveraineté du pays…
En tout état de cause, nous sommes face à un président entouré de flagorneurs dont le but ultime est de détruire l’Occident en tant qu’entité géopolitique. Tout cela, sans parler des efforts de Donald Trump pour plonger les États-Unis dans l’autoritarisme et de son aisance évidente avec les dirigeants autocratiques, qui ne font que fracturer davantage l’Occident chaque jour.
La tendance pourrait-elle s’inverser si un gouvernement moins nationaliste revenait au pouvoir, ou pensez-vous que les dégâts seront irréversibles ?
La confiance des partenaires de longue date des États-Unis a probablement été rompue pour de bon. De fait, en ce qui concerne l’engagement mondial des États-Unis, le budget présenté par le président réduirait de 87 % le soutien américain aux organisations internationales, y compris les Nations unies ! Les États-Unis ne se retireront pas complètement de l'ONU. Mais ils seront beaucoup moins engagés et auront beaucoup moins d’influence. L’Otan restera sans doute en place, mais les États-Unis de Trump continueront probablement à tergiverser sur l’application de l’article 5 concernant la défense collective de ses alliés. Ainsi, la dynamique déjà à l’œuvre aujourd’hui, avec une Union européenne qui pousse vers l’autonomie stratégique, devrait se poursuivre à plein régime. Et il en sera sans doute de même parmi les alliés occidentaux du Pacifique, notamment l’Australie et le Japon. J’ai donc du mal à imaginer qu’un futur président arrive et dise : "Nous sommes de retour, nous soutenons à nouveau le multilatéralisme", et qu’il soit accueilli autrement que par du mépris, compte tenu de l’ampleur des dégâts et des nombreux changements qu’ils auront imposés. Cela dit, il est sans doute utile de souligner qu’au-delà des risques majeurs que cette période fait peser sur l’Occident, elle crée également un certain nombre d’opportunités de coopération Nord-Sud avec d’autres puissances moyennes ou majeures responsables…
Vraiment ?
Il est clair qu’il existe aujourd’hui de nombreuses tensions entre le Nord et le Sud dans le monde, des griefs qui ont contribué à l’expansion du bloc des Brics. Lorsque celui-ci a commencé à s’étendre, certains craignaient qu’il ne conduise à la formation d’un bloc résolument anti-occidental, opposé au G7 au sein du G20, à l'ONU et d’autres instances. Mais à y regarder de plus près, à l’exception de la Chine, de la Russie et de l’Iran, la grande majorité des pays qui font partie du bloc Brics au sens large, tels que l’Indonésie, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud, n’ont aucune envie de former une coalition anti-occidentale. Ils sont simplement intéressés par le multi-alignement, c’est-à-dire par l’élargissement de leur marge de manœuvre diplomatique et de leurs options. Le groupe des Brics + n’est donc qu’une des nombreuses mini-coalitions plurilatérales, une sorte de regroupement "à la carte". Et, compte tenu de la situation que j’ai décrite précédemment, de nombreux pays occidentaux tels que la France, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et l’Allemagne commencent à explorer d’autres options, notamment de nouveaux partenariats et relations commerciales avec les puissances moyennes du Sud. Il est évident que ces pays ne vont pas quitter de sitôt la structure de l’alliance américaine. Mais d’une certaine manière, en cherchant à détruire l’Occident, Trump a ouvert la voie de nouvelles opportunités.
On a tout de même le sentiment que la survie de l’Occident dépend largement du bon vouloir de Donald Trump… Quel est votre pronostic quant à la pertinence du concept d’Occident dans les décennies à venir ?
Même si les États-Unis reviennent à un leadership légèrement plus ouvert et fiable sur la scène internationale, cela ne ramènera pas l’Occident au centre de l’ordre mondial, car la répartition du pouvoir continue de s’étendre au-delà, surtout si l’on tient compte des tendances démographiques. Je pronostique donc que nous entrons non seulement dans une ère post-américaine, mais aussi dans une ère post-occidentale, dans laquelle la coopération sur toutes sortes de questions nécessitera une implication beaucoup plus importante des grandes et moyennes puissances du monde en développement. La grande incertitude est de savoir si ces pays sont prêts à déployer les ressources et l’énergie nécessaires pour assumer cette position de leadership partagé. Le danger étant que nous nous retrouvions dans une situation de multipolarité sans multilatéralisme.