Covid long : pourquoi Robert Kennedy Jr. fait complètement fausse route
Dans les films de superhéros, sauver le monde se résume souvent à un changement de casting. Les dirigeants se débarrassent de toutes les équipes en poste pour mettre aux commandes "les hommes de la situation", ces génies solitaires qui n’en font qu’à leur tête, mais qui finissent sans que l’on sache vraiment comment par se sortir des pires situations. C’est semble-t-il bercé de ces mêmes illusions hollywoodiennes que le ministre américain de la Santé Robert F. Kennedy Jr. entend s’attaquer au Covid long.
Jugeant les grandes études populationnelles mises en œuvre jusqu’à présent trop "coûteuses" et "inutiles" - un avis aux antipodes du consensus scientifique – RFK Jr. a annoncé, le 18 septembre dernier, la création d’un nouveau "consortium" de recherche. Un groupe d’experts, recentré autour de figures controversées, que le maître à penser du trumpisme sur les questions sanitaires espère bien plus efficace pour éradiquer ces formes chroniques du Covid-19, qui touchent des millions d’Américains.
Le périmètre d’action du consortium de RFK Jr. reste à préciser. Mais déjà, ce choix inquiète les scientifiques : après avoir bloqué plusieurs recherches importantes sur le Covid long, le gouvernement Maga semble désormais se désintéresser de RECOVER, ce plan à 1,7 milliard de dollars de budget, pourtant considéré comme le nec plus ultra de la recherche en la matière. Le programme, très ambitieux, avait permis de nombreuses découvertes sur le profil des patients affectés, en suivant l’état de santé de dizaines de milliers d’Américains.
De quoi redonner de l’espoir ? Pas vraiment
Grâce à son comité d’experts, RFK Jr. entend ainsi "sortir les malades de l’ombre" et "redonner de l’espoir aux personnes touchées", a-t-il expliqué, lors d’une table ronde. Les spécialistes lui prédisent tout l’inverse, à cause du chef d’orchestre choisi par le ministre. Lui qui n’a eu de cesse de dénoncer l’incompétence supposée des équipes avant son arrivée au ministère a laissé entendre qu’il confierait les rênes de ce groupe de travail à Bruce Patterson, un scientifique loin d’avoir prouvé ses compétences en la matière.
Ce médecin, biologiste de formation, s’est construit une réputation de pionnier, sur les réseaux sociaux et dans les médias, en annonçant, quelques mois après la découverte de cette pathologie, avoir trouvé une cure permettant 80 % de guérison. Une affirmation manifestement fausse, et qui pourtant fait de ce spécialiste un acteur particulièrement crédible aux yeux du ministre, lui-même adepte de nombreuses de théories du complot.
Le discours de Bruce Patterson, quasiment prophétique, n’est pas sans rappeler un certain Didier Raoult. Bruce Patterson semble suivre une trajectoire parallèle au médecin marseillais, lui aussi convaincu d’avoir découvert le remède contre le Covid-19 cette fois-ci, au début de l’épidémie. Directeur du département de virologie de Stanford jusqu’en 2009, ce biologiste était autrefois très respecté dans le milieu biomédical américain, avant de peu à peu s’attirer les foudres de ses pairs.
Sa chloroquine, à lui ? Du Maraviroc
Face à l’inconnu que représente cette forme du Covid, le spécialiste, jamais avare de promesses, a très vite été porté sur le devant de la scène par les médias américains. Mais, à la différence de son homologue français, il n’a jamais vraiment été inquiété par la justice, ou le pouvoir politique. Pourtant, rien ne permet d’affirmer que le Dr Patterson est en passe de vaincre le Covid long, ni même qu’il est bel et bien engagé sur cette voie.
"Le problème, ce ne sont pas les hypothèses du Dr Patterson, mais comment il les utilise, et le fait qu’il ne cherche pas à démontrer ce qu’il affirme, résume Olivier Robineau, infectiologue au Centre hospitalier de Tourcoing et coordinateur d’une étude sur les formes persistantes du Covid-19. Certains patients espèrent peut-être qu’un entrepreneur comme lui fasse avancer les choses, mais ce n’est rien d’autre qu’un vendeur d’espoir".
Alors qu’aucun de ses traitements n’a été éprouvé, le scientifique s’est lancé dès 2021 dans une distribution à la chaîne de Maraviroc, sa chloroquine à lui. Des dizaines de milliers de patients se sont vues prescrire de sa main cette substance, normalement utilisée contre le sida. Qu’importe si la prise de ce médicament est associée à des défaillances rénales, à des cancers, des infarctus, ou encore à des nécroses des os.
"Ce n’est pas un choix réjouissant"
Selon le médecin, adulé par des patients en quête de réponses, le Maraviroc pourrait inhiber certaines composantes du système immunitaire, trop activées par les fragments de virus qui persistent dans l’organisme. Une thèse qui se fonde sur des hypothèses scientifiques, mais qui n’a jamais dépassé le stade de l’intuition de comptoir : aucun essai clinique, n’a jamais apporté la preuve de ce raisonnement jusqu’à présent.
"Le choix de Bruce Patterson pour diriger la lutte contre le Covid long n’est pas réjouissant. A ma connaissance, ses travaux reposent sur une série d’études de cas non contrôlées. C’est insuffisant pour démontrer l’efficacité d’un protocole thérapeutique. De même, le test diagnostique qu’il vend est coûteux et n’a pas fait la preuve de sa validité scientifique", regrette le Pr Cédric Lemogne, psychiatre, et chercheur à l’Inserm et au Centre de recherche en épidémiologie et statistiques (CRESS).
Pour bénéficier du "protocole Patterson", un mélange de Maraviroc et de statines, des médicaments contre le cholestérol, il faut d’abord se faire tester. Or jusqu’à présent, aucun dépistage n’a été validé par les autorités. Sa start-up IncellDx, une société de diagnostic basée en Californie, n’a pourtant pas attendu d’avoir fait ses preuves : dès les premiers mois qui ont suivi la découverte de cette affection, ses usines ont fonctionné à plein régime, sans aucune preuve d’efficacité, là encore.
Un test non démontré, vendu 340 euros
De récentes études ont montré que certains malades avaient une quantité anormale de cytokines dans le sang, des molécules impliquées dans la réaction inflammatoire. Bruce Patterson assure avoir identifié un taux caractéristique, suffisant pour diagnostiquer un Covid long. Un résultat qu’aucun organisme n’a pu confirmer jusqu’ici. Son dépistage, "boosté à l’intelligence artificielle" est tout de même vendu dans une douzaine de pays, pour plus de 340 euros.
Aucune preuve scientifique, un business très lucratif, autant de signaux d’alerte, incompatibles avec le défi que représente le Covid long, selon les scientifiques. "L’association entre ses prétendues recherches et cette démarche fortement commerciale suggère de gros conflits d’intérêts. Le Covid long me semble mériter mieux… et les Etats-Unis aussi !" poursuit le Pr Cédric Lemogne.
Même son de cloche du côté de Yazdan Yazdanpanah, président de l’ANRS, la principale agence qui lutte contre le Covid long en France : "Le Covid long, c’est un vrai sujet. Il y a des mécanismes à l’œuvre dans le corps que l’on ne comprend pas bien, mais qui génèrent une grande perte de qualité de vie, et des souffrances importantes. Qu’est-ce que c’est exactement ? Est-ce une atteinte des vaisseaux, une persistance du virus, ou un mélange de tout cela, on ne sait pas vraiment, mais cela mérite qu’on s’y attelle avec le plus grand sérieux", souligne l’infectiologue.
Qui plus est, les rares études fournies par le Dr Patterson sont truffées d’incohérences. Des graphiques manquent de légendes, les données ne s’avèrent pas toutes accessibles. D’autres études, portant cette fois-ci sur les tests développés par le biologiste, semblent comporter des copiés-collés. "Beaucoup de signaux d’alerte", soulignait l’analyste spécialisée dans l’éthique scientifique Elisabeth Bik, dans nos colonnes, lors d’une enquête sur les charlatans du Covid long. Avec un tel casting, les Etats-Unis cèdent un peu plus à l’obscurantisme.