Les insoumis ne peuvent se laver les mains de l’antisémitisme qu’ils déchaînent, par Anne Rosencher
Mardi 24 septembre, 13h30, dans une salle au quatrième étage du nouveau tribunal de Paris, l’audience va bientôt commencer et les travées pleines à craquer ne bruissent que d’une absence : celle des dirigeants de La France insoumise comme de toute tête connue qui aurait pu les représenter. C’est à croire qu’ils regrettent ; à croire qu’ils se sont rendu compte, entre-temps, de l’erreur stratégique qu’ils avaient peut-être commise en intentant un procès pour injure publique à l’essayiste Raphaël Enthoven. L’objet du litige est un tweet publié par ce dernier le 1er mai 2024, dans lequel il traite notamment LFI de mouvement "passionnément antisémite" - point qui a occupé l’essentiel de l’audience. "Voilà qui ne devrait pas relever des tribunaux mais du débat public et politique", a fait plusieurs fois valoir l’avocat Richard Malka, qui défendait Enthoven. "Mais puisqu’ils ont voulu y aller, allons-y !"
Démarrée en début d’après-midi, l’audience s’est terminée la nuit entamée. Des heures pour mettre les choses à plat et en perspective. A commencer par les saillies de Jean-Luc Mélenchon lui-même, qui, dans une note de blog publiée le 2 juin 2024 écrivait que, "contrairement à ce que dit la propagande de l’officialité, l’antisémitisme reste résiduel en France".
Entre le leader insoumis et les déclarations de ce genre, c’est une histoire d’amour récente, mais intense. Juillet 2020, sur BFM : "Je ne sais si Jésus était sur la croix, je sais qui l’y a mis, paraît-il, ce sont ses propres compatriotes." 21 octobre 2021, BFM encore : "Eric Zemmour reproduit beaucoup de scénarios culturels : on ne change rien à la tradition, on a la créolisation en horreur… Tout ça, ce sont des traditions qui sont beaucoup liées au judaïsme." 6 juin 2021, à France Inter, revenant sur la tuerie de Mohammed Merah à Toulouse dix ans plus tôt : "Tout ça, c’est écrit d’avance. Nous aurons l’événement gravissime, qui va une fois de plus permettre de montrer du doigt les musulmans et d’inventer une guerre civile. Voilà, c’est bateau tout ça." "Bateau ?", reprend Me Malka après avoir lu le passage, à l’intention de l’historien Paul Salmona, qu’il a cité comme témoin pour la défense. "Un petit garçon tué à bout touchant avec la tétine dans la bouche ? Une petite fille rattrapée par ses cheveux ? "Bateau" ? Qu’est-ce que cela vous évoque ?" A la barre, le directeur du musée d’Art et d’Histoire du judaïsme laisse passer un silence. Puis : "Si je n’avais eu qu’une seule motivation à venir aujourd’hui, c’eut été cette déclaration de Jean-Luc Mélenchon."
Antisémitisme de gauche
L’après-midi, puis la soirée, se sont étirées. Et avec elles, la liste des points à relier, comme dans un dessin pour enfant, qui finissent par constituer une image. Celle d’un antisémitisme de gauche de retour, flambant, menaçant, dont il est trop facile de se laver les mains, en prétendant qu’être de ce côté-là de l’échiquier politique immuniserait contre tous les racismes. L’Histoire démontre l’inverse. Il y a toujours eu un antisémitisme de gauche ; il prétexte aujourd’hui le "sionisme" comme hier, le capital.
"Le réel, c’est quand on se cogne", disait Lacan, et le "résiduel", aujourd’hui, cogne sacrément. A la barre, les chiffres de la flambée des agressions antisémites furent rappelés. Et avec eux, la trouille, le désarroi, les changements de prénoms, les changements de noms… Un frisson a parcouru les travées de la salle qui n’apprenaient rien de tout cela. Mais entendre ce chagrin à la barre d’un tribunal, devant des magistrats qui rendront un jugement au nom du peuple français, c’est autre chose. C’est la chose publique. Et en France, elle est sacrée. Verdict le 6 novembre.