"La France a besoin d’un gouvernement d’experts" : l'appel d'Olivier Lluansi
Nous sommes dans une crise gouvernementale, voire de régime. Cela est-il si étonnant ? Les travaux sur la renaissance industrielle de notre pays m’ont conduit les mois derniers à être sollicité, pour passer des auditions, partager des propositions et même pour relire des ébauches de projets politiques en vue de la présidentielle de 2027.
L’impression qui en résulte est simple à exprimer : ces projets peinent à convaincre, car ils paraissent soit à côté, soit en deçà de ce qui est nécessaire, souvent sur les questions de circularité ou de souveraineté. Il est vrai que notre paradigme a profondément changé. La majorité des limites planétaires sont dépassées. La guerre est aux portes de l’Europe, laquelle est reléguée au second plan aussi bien technologiquement que numériquement.
Notre politique de l’offre est submergée par un tsunami de dumping social, environnemental et économique. Le monde est fait et défait par des "deals" fondés sur le rapport de force, et non plus sur les compromis diplomatiques "gagnant-gagnant" du multilatéralisme.
Dès lors, notre projet collectif doit, lui aussi, évoluer. On ne peut pas rester empêché par les credo des années 1990, la victoire de la "démocratie de marché", une gouvernance mondiale idéalisée et fondée sur l’interdépendance économique telle que la rêvait Jean Monnet, ou par les modèles des Accords de Paris pour les enjeux environnementaux. Or, et c’est bien le problème, ni la "génération X", la mienne, ni les suivantes n’ont vraiment exploré d’autres pistes.
Sommes-nous alors dans l’impasse ?
Nous le sommes, même si ce n’est que temporaire. En effet, tous les partis politiques, notamment ceux de l’arc dit "républicain", et leurs laboratoires d’idées semblent à la peine, désorientés par un réel en pleine transition, à la fois mouvant et violent, que nous n’assumons, ni ne maîtrisons.
Ils se réfugient, à défaut de projet, dans une aspiration "gaullienne" : celle de l’homme providentiel ou de la femme salutaire. Mais ce mythe n’est-il pas, lui aussi, défunt avec les dernières élections et les récents événements ? Combien y ont cru et combien sont aujourd’hui déçus voire en colère ?
Dans ces conditions, pourquoi ne pas imaginer, en alternative aux partis politiques, un gouvernement qui rassemble un collectif de personnalités issues de la société civile et économique, sans affinités politiques ni philosophiques, sans objectif de conquête immédiate du pouvoir.
Forts de leurs convictions, ces citoyens engagés seraient alors en mesure de s’écarter du prêt-à-penser et capables de débattre pour explorer les possibles dans un monde incertain, et peut-être capables d’entraîner une solidarité véritable entre les différentes composantes de la nation lorsque le débat est aussi tranché.
Car aujourd’hui, rien n’empêche d’autres forces vives de la nation que les partis politiques, de formuler des propositions dont nous pourrions débattre et que nous pourrions ensuite décliner en politiques publiques ou en modèles productifs, pour ce qui concerne l’industrie.
Monti et Draghi nous ont montré un chemin
Ce ne serait pas la première fois dans notre histoire récente. Le Conseil national de la résistance rédigea son programme en s’appuyant sur une diversité impressionnante, à la fois partisane et générationnelle, bien qu’il fût sans doute trop masculin, puisqu’il ne comprenait qu’une seule femme, la benjamine d’ailleurs…
Avec cette évocation resurgit, bien sûr, la médiocre tentative du Conseil national de la refondation de 2022. Mais "salir" un concept, un objet ou un terrain, comme l’écrivait le philosophe Michel Serres, n’est-ce pas aussi vouloir en prévenir l’usage par autrui ?
Nous avons souvent moqué, à tort, l’Italie. Pourtant les Monti et Draghi nous ont montré un chemin. Ils l’ont même expérimenté avec succès. Cela permettrait d’avancer sur des thèmes simples, soit parce qu’ils sont urgents comme le budget, soit parce qu’ils sont consensuels comme la réindustrialisation, la santé, l’école.
Nul ne souhaite nier le rôle des partis politique dans notre démocratie, ce rôle est d’ailleurs reconnu dès les premiers articles de notre Constitution. Mais à cet instant, nous avons besoin d’un temps de respiration, d’une porte de sortie par le haut.
*Olivier Lluansi est professeur au Cnam et auteur de "Réindustrialiser, le défi d’une génération" (édition Les Déviations).