"Ne faites plus d’études !" : la fin des diplômes prophétisée par Laurent Alexandre et Olivier Babeau
Interrogé il y a quelques mois sur l’avenir de son fils, Sam Altman, le patron d’OpenAI, a répondu qu’il n’étudierait "probablement pas" à l’université. Le temps qu’il devra passer dans les amphithéâtres, ce qu’il apprendra risque bien de devenir caduc avant même d’obtenir son diplôme. L’intelligence artificielle n’est pas "une innovation de plus", mais "un changement civilisationnel", qui va priver l’homme de sa "rente cognitive", selon Laurent Alexandre et Olivier Babeau, auteurs de Ne faites plus d’études, l’essai choc de cet automne, à paraître le 16 octobre aux éditions Buchet Chastel. Dans cette nouvelle ère, annoncent-ils, "le vrai sujet ne sera plus le diplôme, mais le savoir." Alors que la durée de vie moyenne d’une compétence ne cesse de raccourcir, "l’action doit précéder la formation", selon eux.
Les compétences à acquérir importent plus que le choix de l’école. Le modèle méritocratique occidental, fondé sur les diplômes, va être profondément remis en question. Par quoi sera-t-il remplacé ? Quels choix doit-on faire aujourd’hui lorsqu’on a 18 ou 20 ans ? Comment les cadres, déjà touchés par le "clonage technologique", peuvent-ils agir ? Ne faites plus d’études soulève nombre de questions aussi dérangeantes que cruciales. Né d’une "panique" face à ce "darwinisme numérique", ce livre témoigne d’un grand enthousiasme pour ce "changement civilisationnel" et "l’homme augmenté" qu’il annonce. Les auteurs développent une thèse à l’opposé de L’intelligence artificielle n’existe pas de Luc Julia, le cocréateur de Siri. On peut ne pas partager leur techno-optimisme, mais la lecture de leur ouvrage agit comme un puissant stimulant et incite à exercer son esprit critique.
L'Express : Votre livre est né, dites-vous, d’une "panique". Quelle en est la cause ?
Laurent Alexandre : Le 30 novembre 2022, le monde ancien s’est effondré avec la sortie de ChatGPT 3.5. Le surgissement de l’intelligence gratuite n’est pas une innovation de plus, c’est un changement civilisationnel. "Nous ne sommes plus l’espèce la plus intelligente de la planète", selon le prix Nobel et inventeur des modèles d’intelligence artificielle les plus puissants, Geoffrey Hinton. Nous sommes dépossédés de notre rente cognitive. La pensée va désormais être produite par une intelligence non humaine. Pour nous tous, cela va être une terrible blessure narcissique.
Et selon vous, en premier lieu, pour les personnes les plus diplômées…
L.A. Dans le monde d’avant l’intelligence artificielle, le travail intellectuel trônait au sommet de la pyramide sociale. Le capitalisme cognitif promettait le remplacement des métiers de la main par ceux de la tête. Le diplôme, véritable sésame, déterminait votre place dans la société. L’enseignement supérieur, conçu pour un monde aux technologies stables, organisait la rareté du savoir. L’intelligence artificielle rebat totalement les cartes. Nous assistons au crépuscule des élites qui jouissaient de leurs privilèges intellectuels. La méritocratie fondée sur la réussite scolaire a vécu. Ceux qui pensaient avoir un bouclier à vie grâce à leur diplôme se retrouvent en première ligne. Les cadres sont les premières victimes de la disruption cognitive. Nous allons vers un clonage technologique massif des cols blancs dont les effets commencent d’ores et déjà à se faire sentir, en particulier au niveau des juniors qui sont les premiers touchés.
Vous qualifiez le diplôme de "stigmate" !
Olivier Babeau : L’Occident, mais surtout la France, a longtemps considéré que le diplôme était une clef magique ouvrant toutes les portes. Ce mythe s’effondre. L’économie numérique, fluide et chaotique, détruit les repères lents et hiérarchiques du monde d’hier. Le diplôme, comme étalon universel de la compétence, n’a plus cours. Il n’est plus qu’une relique barbare, selon la formule de Keynes à propos de l’or. Un bac + 5, c’est déjà souvent une médaille en chocolat. Les critiques de l’intérêt du diplôme n’ont d’ailleurs pas attendu l’IA. Le système éducatif fonctionne comme un mécanisme de signalement, comme le démontre Bryan Caplan dans The case against Education, et non comme une véritable fabrique de compétences.
Ce que l’entreprise achète avec un CV bien rempli, ce n’est pas tant le savoir accumulé que la preuve indirecte de certaines qualités : intelligence, mémoire, obéissance, conformité, capacité à supporter l’ennui ou respecter des règles arbitraires. Que reste-t-il du rôle signalétique d’un diplôme à partir du moment où l’IA permet souvent de dépasser les compétences qu’il est censé garantir ? Si l’on peut résoudre une étude de cas marketing ou rédiger un mémoire juridique en quelques secondes grâce à une IA, pourquoi payer 10 000 euros par an pour obtenir un master dans ces domaines ? Les diplômes, déjà fragilisés par leur prolifération, se déconnectent encore davantage de la compétence réelle. Cela entraîne un allongement absurde des parcours, et une démotivation croissante des étudiants eux-mêmes.
Pourquoi l’enseignement supérieur n’est-il pas adapté au monde de l’IA ?
O.B. L’enseignement supérieur fonctionne comme si les compétences transmises duraient aussi longtemps qu’au siècle dernier. Selon l’OCDE, la durée de vie moyenne d’une compétence technique n’est plus que de deux ans aujourd’hui, contre trente ans en 1987. Deux ans ! Autant dire qu’un étudiant qui entame un cursus de cinq ans verra ce qu’il apprend devenir caduc avant même d’obtenir son diplôme. Le risque est immense de s’engager dans de longues études pour maîtriser des compétences qui seront obsolètes à la sortie. Sam Altman, le patron d’OpenAI, a abandonné Stanford à l’âge de 20 ans pour poursuivre une carrière d’entrepreneur. Interrogé en 2025 sur l’avenir de son fils, il répond qu’il n’ira "probablement pas" à l’université. Non parce qu’il sera nécessairement entrepreneur à son tour, mais parce que selon lui le modèle de l’université, déjà inadapté au monde contemporain, va devenir obsolète à mesure que l’IA progresse. Dans dix-huit ans, le système éducatif "ressemblera peu au modèle actuel" selon lui.
La scolarité comme moment isolé dans la vie a-t-elle vécu ?
L.A. Le vrai sujet n’est plus le diplôme, mais le savoir. Le modèle "j’étudie, puis je travaille" est mort. Nous allons devoir apprendre plus, et tout au long de notre vie. Le monde de l’IA n’est pas fait pour les feignasses. La gestion de la société de la connaissance va consommer énormément d’intelligence humaine. L’action précède désormais la formation. Au lieu de se dire "quelle école dois-je intégrer ?", il faut se demander "quelle compétence dois-je maîtriser ?".
"Le charisme remplacera le diplôme", dites-vous. Le premier n’est-il pas encore plus inaccessible que le second ?
O.B. En tout cas les qualités exigées sont différentes. Et oui, le monde qui naît n’est pas un monde plus facile ou plus égalitaire. Il va être au contraire redoutablement discriminant et inégalitaire. Le darwinisme numérique va accoucher d’une nouvelle aristocratie cognitive composée de braconniers, d’autodidactes qui se formeront par essai-erreur et d’esprits curieux aussi agiles qu’insatiables. Nous écrivons que le diplôme perd sa centralité car il ne garantit plus la valeur économique d’un individu dans un monde où l’IA sait reproduire et dépasser l’expertise théorique. Le charisme, lui, n’est pas une qualité innée réservée à quelques-uns. Il se construit. Il est le fruit de la confiance en soi, de la maîtrise de la communication, de la capacité à susciter l’adhésion. Autant de compétences qui peuvent se travailler, au même titre qu’on apprenait autrefois par cœur des connaissances. Dire que le charisme remplacera le diplôme, c’est rappeler que la valeur de demain viendra moins du stock de savoirs que de l’art de convaincre, de relier et d’incarner. Cela peut sembler plus exigeant, mais c’est aussi plus démocratique : chacun peut développer ces aptitudes, pourvu qu’il accepte l’effort et la discipline nécessaires.
Dans cette hypermodernité numérique que vous célébrez, ce monde où les start-uppeurs et les "compositeurs d’intelligences", seront rois, et où la connectique remplacera le mérite, quelle sera la mission de l’école ? Va-t-elle devoir renoncer à réduire l’ignorance et à dispenser un savoir commun ?
L.A. Obsédés par l’égalité, nos pédagogues soi-disant éclairés ont déjà renoncé à cette mission. La crise de l’enseignement n’avait pas attendu l’arrivée de l’IA pour mettre les institutions en grave décalage avec leur mission. Pour ne rien dire de leur capacité à préparer à la vie professionnelle.
Vous fustigez l’université et en même temps vous insistez sur la nécessité pour les nouvelles générations de maîtriser les humanités. Un Master en arts libéraux, un doctorat en histoire ou en philosophie, un diplôme à Science Po, ou une Khâgne n’auraient donc plus aucune utilité ?
O.B. Désormais, nous pourrons avoir un professeur pour toute la vie dès la naissance, aussi immuable qu’un numéro de sécurité sociale. Il sera constamment avec nous, jusqu’à notre mort. Un ange gardien qui aurait fait une spécialisation en pédagogie. Ce professeur particulier est l’innovation ultime qui nous permettra de revenir aux sources historiques de ce qu’était l’éducation : la relation d’un maître à son disciple. L’intelligence artificielle nous fait entrevoir un Aristote personnel pour chacun. Jusqu’ici, le tutorat individuel était réservé aux familles aisées. L’IA change l’équation économique. Le coût marginal d’un tuteur algorithmique est quasi nul. Cela ouvre la voie à une démocratisation réelle de l’excellence pédagogique. Pour la première fois, un élève de banlieue ou de campagne peut bénéficier d’un accompagnement aussi fin, aussi précis, aussi réactif qu’un élève du VIIe arrondissement avec précepteur.
Vous incitez vos lecteurs à faire de l’heure de lecture quotidienne l’équivalent des 10 000 pas par jour. Pourquoi ?
O.B. Pour apprendre, on n’a rien trouvé de mieux que les livres, surtout pas les vidéos, qui ne permettent pas le même travail mental. Cela ne demande ni génie, ni diplôme, ni argent. Seulement de la constance. Ils sont une source inépuisable d’élargissement de l’esprit. Or cet élargissement sera indispensable si l’on veut continuer à rester en maîtrise de l’IA. L’étudiant du XXIe siècle ne se définit pas par son âge ou son statut, mais par son état d’esprit. Apprendre n’est plus un moment dans une vie, c’est une posture continuelle. La lecture doit garder une place essentielle dans cette vie d’apprentissage.
Alors qu’on lui demandait s’il voulait des enfants, Alexandr Wang, le PDG de Scale AI, qui a claqué la porte du MIT à l’âge de dix-neuf ans, a déclaré : "Je préfère attendre jusqu’à ce qu’une technologie comme Neuralink ou un autre type d’interface cérébrale fonctionne." Cet humain augmenté dont vous annoncez l’avènement vous parait-il un projet de société souhaitable ? Quelles limites mettez-vous à notre remodelage par la technique ?
L.A. Si le branchement neuronal du cerveau sur l’IA devient techniquement possible, Wang a évidemment raison. L’accès natif à l’IA va vite devenir le nouveau privilège. Le "haut potentiel" ne sera alors plus inné, mais fabriqué par câblage. L’éducation classique deviendra une forme de maltraitance douce, un refus d’armer sa progéniture dans un monde d’intelligences industrialisées. Wang ne veut pas lancer un enfant dans le monde qui naît sans qu’il soit armé pour faire jeu égal avec la super IA. Ce serait à ses yeux être un mauvais père. Face aux machines, laisser ses enfants se faire "à l’ancienne" est un suicide qui condamne ses rejetons à l’insignifiance. Le bon père de famille du XXIe siècle ne fera plus ses enfants au hasard.
Vous êtes tous les deux pères et bardés de diplômes. Leur avez-vous déconseillé de faire des études supérieures ? Sinon, quelles voies les avez-vous incités à suivre ?
L.A. Nous leur brossons avec le plus d’honnêteté possible le tableau de la situation, pour qu’ils sachent où ils mettent les pieds. Et nous leur disons que s’ils peuvent rentrer dans des formations de premier rang, cela peut valoir à peu près la peine, mais qu’il est inutile de perdre son temps et son argent dans des écoles du fond de la mare. Nous cherchons à leur faire comprendre qu’ils doivent avant tout cultiver leur curiosité et leur posture active face à leurs apprentissages. S’ils gardent cela, ils sauront s’en tirer.
Que peut encore faire un cadre supérieur dont le métier est à court terme menacé par l’IA ? Se reconvertir dans la pâtisserie ?
O.B. Nous expliquons dans le livre que les métiers intellectuels, longtemps protégés, sont désormais en première ligne de l’automatisation. Deux voies s’offrent à nous : se tourner vers des professions où la part humaine reste centrale comme le soin, l’artisanat, le lien social, le spectacle vivant. Mais ce sont des refuges temporaires. Ou bien apprendre à travailler avec l’IA, à l’orienter, la corriger, en tirer parti. La véritable ressource, ce n’est plus le savoir accumulé, c’est la vitesse d’adaptation. La pâtisserie peut être une option, mais le sujet est ailleurs, il s’agit de devenir complémentaires des machines, de cultiver ce qu’elles ne savent pas faire, la relation, l’imagination, l’inédit.
Loin de vous "paniquer", ce darwinisme numérique semble au fond vous réjouir, non ?
L.A. Nous parlons d’un darwinisme économique impitoyable, qui met chacun face à ses responsabilités. Et croyez-nous sans jubilation particulière. Comme nous l’expliquons dans notre livre, nous étions très bien adaptés au monde d’avant. La rareté de l’intelligence nous allait assez bien puisque nous en vivions. Ces bouleversements sont des défis pour nous aussi. Nous ne confondons pas ce que nous prévoyons et que nous souhaitons. L’IA va être terriblement discriminante : seuls ceux qui conservent la discipline et l’envie d’apprendre en sortiront gagnants. Il faudra une autodiscipline de fer. C’est à la limite la vraie bonne nouvelle, le danger vient moins de la machine que de notre propre paresse. Nous ne nous réjouissons pas du tri qu’elle va opérer, mais nous voyons dans cette révolution une chance : jamais nous n’avons eu entre nos mains des outils aussi puissants pour nous émanciper, à condition de les utiliser comme un tremplin, pas comme une prothèse.