"Météors" : deux cassos en amour, par Christophe Donner
Dans Météors, le film de Hubert Charuel et Claude Le Pape, Mika (Paul Kircher) a genre 20 ans. Daniel (Idir Azougli) en a facile 30. Ils occupent un pavillon dans la banlieue de Saint-Dizier, cherchez pas, c’est dans le 52, la Haute-Marne. C’est bizarre qu’ils vivent ensemble, Daniel et Mika. Ils ne se ressemblent pas. Mika est beau, plein de santé, doux, sage, rassurant, il travaille dans un McDo, mais ne s’y résout pas, l’avenir est à lui. Daniel, c’est comme s’il avait déjà trop vécu, toujours en bord d’explosion, on voit tout de suite que ça ne va pas du tout. Il file un mauvais coton. Il doit bien y avoir encore des gens, à Saint-Dizier, pour dire "il file un mauvais coton".
Pourquoi ils sont ensemble ? Parce qu’ils se marrent, picolent et se roulent des pétards avec d’autres potes, sans importance, à part Tony (Salif Cissé). Mais avec lui non plus on ne comprend pas bien ce qu’il fait à traîner avec cette bande : il est patron d’une société, et propriétaire d’une grande maison, dans les quartiers chics de Saint-Dizier, si ça existe. Il est peut-être attiré par la façon dont ses deux potes s’aiment. Pas comme des frères. Pas non plus comme des amants. Un peu comme don Quichotte et Sancho Panza. Tellement différents qu’ils sont bien ensemble. Bien ensemble pour faire une grosse connerie. Voler un chat qui vient de gagner le premier prix au concours du plus beau chat de race du Grand Est. Et demander une rançon.
Tu parles d’une affaire. C’est Daniel qui embarque Mika dans cette galère. Mais c’est Mika qui conduit, Daniel n’a plus son permis. Forcément, avec ce qu’il picole. Le coup du siècle tourne vite en eau de boudin. Expression qu’on emploie encore, dans le Grand Est, tourner en eau de boudin. Le chat kidnappé fout le souk dans la voiture, griffe les mollets de Mika, et comme il pleut toujours sur la nationale 4, à hauteur de Saint-Dizier, ils partent dans les décors, la bagnole est foutue, la galère commence. Flic, interrogatoire, avocat, hôpital, toubib, découverte de la cirrhose de Daniel. Et la juge : "Vous avez six mois pour trouver du boulot, vous désintoxiquer, retrouver le chat que vous avez volé. Sinon c’est l’incarcération. - La quoi ? - Vous m’avez très bien comprise." Je réécris les dialogues, mais c’est pour restituer l’ambiance. Ils protestent, ils n’ont pas kidnappé ce chat, ils adorent les animaux, d’ailleurs ils ont un projet de tenir un chenil à l’île Maurice. Ils rêvent de palmiers, une spécialité de Saint-Dizier, le rêve de palmiers.
Une histoire de carpe à dormir debout
A quel moment ils forniquent, je me suis demandé, vers la moitié du film. Et avec qui, puisqu’il est clair qu’ils ne font pas ça ensemble. Où sont les femmes, comme chantait Patrick Juvet, quand il passait aux Fuseaux de Saint-Dizier. Ça non plus c’est pas dans le film, Daniel et Mika n’ont pas connu Âge tendre, la tournée des idoles. On ne peut pas avoir traversé tous les malheurs. Pas de femmes, pas de parents, pas de passé, on ne sait pas non plus comment ils se sont connus. C’est un film qui devient beau, intrigant, par cette absence même de convention narrative, de clichés scénaristiques. Et surtout quand j’ai fini par comprendre comment ils s’aiment. C’est l’histoire de la carpe qui m’a mis sur la voie.
Après le kidnapping du chat primé, et à défaut d’île Maurice, ils veulent retrouver la carpe volée dans un étang qui appartient, si je me souviens bien, à un collectionneur de carpes, un châtelain qui a offert une grosse récompense à ceux qui lui retrouveront sa carpe de compétition : 1,5 mètre de longueur, au moins trente kilos, ça ne passe pas inaperçu, nom d’un chien. C’est comme si c’était fait. Ils sont à ça de l’île Maurice.
Cette histoire de carpe à dormir debout, c’est le graal de nos chevaliers à la triste figure. Objet de leur quête, la carpe devient le substitut sexuel de leur relation. Vu comme ça, on peut dire qu’ils vivent une belle histoire d’amour. Mais avec les alcooliques, quand ils arrêtent de boire, je ne dis pas que c’est pire, mais y a plus rien, le film est fini.
Christophe Donner, écrivain