"Le naturopathe fait office de médecin généraliste" : l’alerte d’une journaliste sur les pseudo-thérapies
La naturopathie et les pseudo-thérapies peuvent tuer. La journaliste scientifique Margot Brunet en a véritablement pris conscience un jour de 2021, en suivant le procès de Miguel Barthélémy, un naturopathe jugé pour la mort d’un de ses "patients", Charles B., un jeune homme d’à peine 40 ans, atteint d’un cancer des testicules. Une maladie que la médecine moderne sait aujourd’hui guérir dans l’immense majorité des cas. Elle sort de ce procès avec une question, qui l’obsède depuis : "Sans Miguel Barthélémy, Charles B serait-il encore vivant ?". Et surtout, l’envie d’écrire un livre, pour mieux comprendre "pourquoi nous sommes de plus en plus nombreux à préférer des pseudo-thérapeutes aux médecins".
Dans Naturopathie, l’imposture scientifique *, à paraître le 9 octobre, la journaliste nous conduit bien sûr dans les déserts médicaux, où les pseudo-praticiens occupent le terrain. Mais Margot Brunet décortique aussi leurs stratégies commerciales, puisque c’est bien de cela dont il s’agit, leur lobbying hyperactif, et leur façon très redoutable de s’organiser pour s’imposer dans le paysage sanitaire. Entretien.
L’Express : Depuis la crise sanitaire, les pseudo-thérapies ne cessent de gagner du terrain. La meilleure preuve, comme vous le révélez dans votre livre, c’est qu’une norme Afnor pourrait bientôt voir le jour pour la naturopathie. Faut-il y voir un pas de plus vers la légitimation de ces pratiques, qui n’ont pourtant jamais démontré leur efficacité ?
Margot Brunet : L’Association française de normalisation (Afnor), c’est l’organisation qui, sous tutelle du ministère de l’Industrie, est chargée de définir officiellement les critères de qualité, les règles, les normes dans notre pays. Et effectivement, en avril 2025, elle a travaillé main dans la main avec les principales organisations professionnelles de naturopathie pour établir un projet de standardisation de leur pratique. Ce projet paraît bien avancé et pourrait aboutir d’ici à la fin de 2025. Ce serait indéniablement pour ces praticiens une forme de reconnaissance.
La naturopathie apparaît aujourd’hui comme quelque chose d’assez nébuleux : une telle norme pourrait permettre d’en structurer l’exercice, de vérifier qu’il est le même pour tous. Le problème, c’est qu’une norme Afnor ne dit rien de la qualité scientifique d’une "thérapie", encore moins de son efficacité. Il y a là un risque de confusion : on va donner des gages de sérieux à une pratique, sans se poser la question de ce qu’elle apporte réellement aux patients. Alors qu’elle est au mieux inefficace, au pire dangereuse.
On a de plus en plus l’impression d’assister à la structuration d’un système de santé parallèle dans notre pays. Qu’est-ce qui illustre le mieux ce phénomène, selon vous ?
Ce qui m’a le plus frappée pendant mon enquête, c’est la façon dont les représentants de ces professions s’organisent, en copiant les institutions du secteur de la santé. Par exemple, la Fena, la fédération française de naturopathie, prétend délivrer des agréments à des formations. Une autre structure fait passer une sorte de serment d’Hippocrate des naturopathes. Mais si personne ne reconnaît ces organismes, qui ne sont en réalité que des associations, quelle est leur légitimité à mener ces actions ?
L’autre point très important – et très problématique – reste bien sûr le remboursement de ces pseudothérapies par un certain nombre de mutuelles ou d’assureurs. À partir du moment où il y a un remboursement, même simplement par un organisme complémentaire, une part non négligeable de la population risque de croire que ces pratiques sont efficaces.
Et puis, on voit aujourd’hui que ces professionnels s’organisent comme les professionnels de santé. Le naturopathe fait office de médecin généraliste, qui prescrit des compléments alimentaires ou des huiles essentielles, et qui oriente vers des prises en charge "spécialisées" - en réalité d’autres pseudo-thérapies, comme le reiki ou la sophrologie - en fonction des "besoins" des clients…
Pourquoi il est légitime d’alerter sur la diffusion de ces pratiques, comme vous le faites dans votre livre ? Après tout, beaucoup pensent encore qu’elles "ne font pas de mal"…
Au départ, j’étais la première à me dire qu’il y avait quelque chose de séduisant dans ces pratiques complémentaires, qu’il était bon de réfléchir à d’autres manières d’accompagner les patients. Malheureusement, je me suis rendu compte qu’il n’existe pas, ou peu, de praticiens alternatifs qui ne contribuent pas à véhiculer un discours dangereux. Très souvent, on devient pseudo-praticien parce qu’on est méfiant vis-à-vis des médicaments ou des vaccins, ou du système de santé en général. Même s’ils ont au départ un discours inoffensif, ils deviennent finalement des désinformateurs, et propagent des notions fausses et dangereuses qu’on leur enseigne pendant leurs formations. Ces personnes véhiculent ensuite ce discours auprès de leurs clients.
Et puis l’offre est tellement abondante que si vous commencez à un moment à consulter un spécialiste du Reiki, vous serez vite enclin à vous adresser à d’autres pseudo-thérapeutes, d’autant qu’ils sont toujours plus facilement accessibles en ligne ou via les réseaux sociaux. Donc non, aujourd’hui, on ne peut plus dire que "cela ne fait pas de mal". Et c’est bien pour cette raison que j’ai voulu publier ce livre.
Ce qui est frappant aussi, comme vous le remarquez très justement, c’est que toutes ces pratiques, en réalité, enfreignent la loi…
Bien sûr. Je mets au défi quiconque de passer une heure avec un naturopathe sans que rien dans le rendez-vous n’ait ressemblé de près ou de loin à de l’exercice illégal de la médecine. Il y aura forcément à un moment ou un autre l’établissement d’un diagnostic, sinon pourquoi aller chez le naturopathe ? Il me semble que l’infraction peut être caractérisée assez vite.
Par ailleurs, ces praticiens vont toujours sous-entendre qu’ils peuvent vous aider à aller mieux, que vous en aurez pour votre argent. C’est forcément faux, puisqu’il y a très peu de méthodes ayant fait leurs preuves dans ces pratiques. On tombe alors vite dans la pratique commerciale trompeuse. Idem pour un naturopathe qui va se dire par exemple "spécialiste des troubles de la santé féminine" - c’est très en vogue en ce moment. Là non plus, cela ne peut pas être vrai, puisqu’ils n’ont aucune formation sur la question. Commercialement, c’est donc trompeur aussi.
Les seuls "conseils" utilisés par les naturopathes à reposer sur des bases solides sont ceux sur l’activité physique ou l’alimentation… Or ils sont déjà intégrés à la médecine, puisque c’est aussi le rôle des médecins de délivrer ces conseils et de faire de la prévention.
Les pouvoirs publics paraissent très passifs par rapport au développement de ces pratiques. Que pourrait faire l’Etat pour mieux protéger la population ?
Il faudrait commencer par réglementer l’usage du mot médecine. Ces praticiens ne peuvent pas se dire "médecins", mais ils peuvent pratiquer la "médecine chinoise", par exemple. Cela entretient la confusion. Tout comme d’ailleurs l’usage des suffixes "pathie" (homéopathie, naturopathie) ou "thérapie" (aromathérapie, héliothérapie)… Cette réflexion sur les mots peut paraître symbolique, mais elle est à mon avis essentielle.
Mais je ne suis pas naïve : toutes ces thérapies se sont engouffrées dans les champs désinvestis par l’Etat. On ne réglera pas cette question sans s’attaquer sérieusement aux déserts médicaux. Même si ce n’est qu’une partie du problème, on voit bien la prolifération des pseudo-thérapeutes dans les régions où les médecins ne sont plus assez nombreux. Pourquoi laisse-t-on ces praticiens alternatifs exercer dans les mêmes centres que des professionnels de santé ? Là aussi, le risque de confusion est majeur.
Et puis il y a également la question de la formation professionnelle. Le label officiel Qualiopi est donné à des enseignements de fasciathérapie ou d’iridologie par exemple ! Autant ne pas créer de label si c’est pour tout accepter ou presque… Quelqu’un qui se retrouve au chômage, avec une perte de sens professionnel, peut d’autant plus facilement se laisser tenter par de telles reconversions qu’elles pourront au moins en partie être financées par le compte personnel formation. Ce n’est pas acceptable.
Il faudrait aussi apporter des réponses aux clients qui vont vers ces pseudo-pratiques, et aux pseudo-praticiens eux-mêmes. Les uns comme les autres se sentent esseulés, désabusés par le système de santé. Si on ne les écoute pas, on déplace simplement le problème. Peut-être pourrait-on promouvoir la pratique de la diététique, par exemple ? Ou d’assistants médicaux ? Ou réfléchir à mieux sensibiliser à la différence entre santé et bien-être ?
S’agit-il d’aveuglement, de bienveillance, de désintérêt de la part des pouvoirs publics ?
Il y a d’abord l’État passif. C’est Emmanuel Macron qui s’exclame, en conseil des ministres, en pleine crise des gilets jaunes : "On ne va pas en plus em… les Français avec le déremboursement de l’homéopathie". Il considère que le sujet n’a aucune importance, ou en tout cas, qu’il n’y a pas péril en la demeure. Le résultat, c’est qu’aucune administration ne s’en saisit - à l’exception de l’homéopathie qui a été déremboursée.
A côté, il y a aussi l’Etat complice, poreux au lobbying assez puissant de la part d’un certain nombre de porteurs de ces pratiques alternatives, des complémentaires santé ou des laboratoires de compléments alimentaires, en faveur d’une reconnaissance de la "médecine intégrative". C’est vrai au niveau gouvernemental, mais aussi local. Un maire peut être tenté de se dire qu’avoir un iridologue ou un naturopathe sur sa commune, c’est toujours mieux que rien. En réalité, c’est beaucoup plus dangereux pour la population, qui peut être exposée à des soins inutiles ou à des retards de soins et des pertes de chances de guérison en cas de pathologie grave. Mais comme personne ne s’occupe de freiner ces pratiques, elles prolifèrent.
Il faut bien voir aussi que politiquement, aucun parti n’a intérêt aujourd’hui à s’y opposer. A gauche, une part de l’électorat adhère à ces pratiques non conventionnelles, en particulier du côté des écologistes, d’où une certaine complaisance de la part des représentants politiques. Au centre, on oscille entre indifférence et porosité. Et à l’extrême droite, le scepticisme des thérapeutes alternatifs vis-à-vis de "big pharma" peut rejoindre un certain discours antisystème porté de ce côté de l’échiquier politique.
L’Etat a pourtant tenté d’agir contre les personnages les plus extrêmes de cette sphère, que soit la naturopathe Irène Grosjean aujourd’hui décédée, qui prônait des bains froids avec attouchements pour faire baisser la fièvre des jeunes enfants, ou le vidéaste Thierry Casasnovas, promoteur très suivi du crudivorisme…
Toutes ces affaires, ainsi que le décès d’une femme en août 2021 à l’occasion d’un séjour de jeûne, m’ont donné envie d’écrire ce livre. A l’époque, je m’étais retrouvée sur le plateau d’une chaîne d’information continue avec la présidente du syndicat des naturopathes. Je m’attendais à ce qu’elle admette la dangerosité de ces pratiques, mais non : elle m’a dit qu’au contraire, c’était la preuve de la nécessité pour l’Etat de les reconnaître, pour mieux les encadrer ! Il est sûrement vrai qu’en mettant des règles, on éviterait les situations les plus dramatiques. Mais avec davantage de reconnaissance, on ne ferait que donner encore plus de visibilité à ces discours dangereux, ce qui, in fine, ne ferait qu’amplifier le problème. Je le redis : les formations de naturopathes reposent sur des pseudo-théories, fausses voire dangereuses. C’est leur raison d’être, elles se construisent en opposition avec la médecine. Alors les encadrer, ce serait valider ce discours, et le laisser se répandre.
Ce qui m’inquiète le plus aujourd’hui, c’est la pénétration de ces thérapies alternatives, et plus largement d’un certain discours antisciences, sur les réseaux sociaux très suivis par les plus jeunes, comme TikTok ou Instagram. La formation à la science et à l’esprit critique étant par ailleurs notoirement insuffisante, on s’expose à ce que demain, une part toujours plus importante de la population se tourne vers ces pratiques non conventionnelles, et ces thérapeutes qui, pour beaucoup, portent un discours politiquement dangereux…
*Naturopathie, l’imposture scientifique, Margot Brunet, Les échappés, 224 pages, 19,50 euros.