Exposer chez soi, cette tendance en vogue qui séduit artistes et visiteurs
A Paris, en plein cœur de Ménilmontant, dans l’intimité de son rez-de-chaussée donnant sur une place pavée aux allures de village, l’autrice-réalisatrice Cécile Maistre-Chabrol s’apprête à voir ses murs recouverts d’œuvres sur papier : des dizaines de dessins colorés, réalisés par Anne-Catherine Fath au crayon, à l’encre, au pastel, à l’aquarelle, à la gouache, à l’acrylique ou à l’aide de cosmétiques, vont envahir le salon, les chambres, la cuisine, la salle de bain et même les toilettes.
L’hôtesse n’a pas eu besoin de remiser ses meubles ou de repousser les cloisons : son intérieur - à l’origine, le vaste atelier d’un restaurateur de meubles - se prête parfaitement à l’expérience. Car c’en est une pour Cécile Maistre-Chabrol, une première. "J’aime le travail d’Anne-Catherine que je connais depuis longtemps et, la sachant peu encline à démarcher les galeries, j’ai eu envie d’en faire profiter les autres", nous explique-t-elle. Quatre jours durant, à compter de ce jeudi 30 octobre (1), leurs proches, leurs amis ou amis d’amis, mais peut-être aussi des voisins appâtés par l’affiche punaisée sur la porte d’entrée, découvriront l’univers Fath - une réflexion introspective autour de la figure féminine - dans une atmosphère "comme à la maison".
Il est désormais de moins en moins rare que des particuliers prennent l’initiative d’organiser des expositions à demeure. La législation le leur permet, à partir du moment où la démarche reste circonscrite à la sphère privée, sans visée lucrative, n’importe qui pouvant recevoir chez lui qui il le souhaite. D’ailleurs, à l’instar de Cécile Maistre-Chabrol, la plupart se lancent dans l’aventure de façon purement ponctuelle pour mettre en lumière un créateur issu de leur réseau. Mais certains se prennent au jeu et renouvellent l’expérience jusqu’à devenir une adresse reconnue dans leur région.
A Montbéliard, Anne Deuker a ainsi créé l’appARTement au printemps 2023, dans une ancienne clinique vétérinaire de deux cents mètres carrés qu’elle avait initialement retapée pour en faire son habitation personnelle. Après une première exposition, destinée à épauler un plasticien en mal de place pour montrer ses œuvres, elle a remis le couvert encore et encore. "Les artistes sont très demandeurs. Pour eux, c’est une autre façon d’exposer, plus chaleureuse. J’habite ici, donc c’est d’abord un lieu de vie avec du mobilier, des bibelots, des recoins partout". Dès le 7 novembre (2), son intérieur sera à nouveau métamorphosé, cette fois par les peintures de Hank China, un chantre de l’art urbain qui exposera ici pour la deuxième fois.
Comme Cécile Maistre-Chabrol, qui pointe la "froideur des galeries, où le passant lambda hésitera à pénétrer", Anne Deuker souligne le rapport inédit que le "chez-soi" instaure entre le public et l’œuvre d’art, aux antipodes du white cube. "Mon appartement, c’est un peu l’auberge espagnole. Tout fonctionne par le bouche à oreille, et il m’arrive souvent, lors d’un vernissage, de me retrouver en train de faire la vaisselle avec des inconnus." Avec des garde-fous, tout de même : l’ouverture aux visiteurs de son espace domestique est limitée au samedi après-midi. La semaine, la quadragénaire exerce une profession qui n’a pas grand-chose à voir avec l’art : elle travaille à la communauté d’agglomération de Montbéliard.
"De la contrainte jaillit des idées"
Martin Jeudy, lui, se consacre à plein temps à la promotion de ces endroits "non dédiés". Il y a un peu plus de deux ans, le trentenaire a créé Hormur (3), une plateforme gratuite de mise en relation entre artistes et hôtes, toutes disciplines confondues. L’objectif : programmer des événements culturels chez l’habitant. Accessible à tous, le site permet aux internautes de découvrir ce qui est proposé près de chez eux et de réserver leur place ou leur visite en ligne. "Dans une maison, un loft, une grange ou un jardin, en ville ou à la campagne, que ce soit pour un spectacle, un concert ou une exposition, l’artiste s’adapte aux spécificités de pièces à vivre qui favorisent d’autant plus la créativité : de la contrainte jaillit des idées, il faut faire du sur-mesure", revendique celui qui joue lui-même les hôtes dans son logement francilien.
Metteur en scène pour des lieux alternatifs en France et en Belgique, avant de coiffer sa casquette d’entrepreneur, Martin Jeudy a pu mesurer l’incomparable qualité des échanges que génèrent ces initiatives hors des circuits traditionnels : "Dans un site conventionnel, un théâtre, un musée ou une galerie, on vient et on repart sans chercher à créer du lien. Lorsqu’un particulier nous reçoit, il y a d’emblée une invitation au partage. Notre posture de spectateur s’en trouve modifiée." Sans compter qu’une telle approche sera propice à désinhiber l’amateur d’art, qui, en découvrant des œuvres accrochées entre le fauteuil et le canapé sur un mur pas forcément blanc ni lisse, les imaginera plus facilement dans son propre salon.
Le public, lui, en redemande, comme en témoigne le succès grandissant de Hormur, lauréat de l’AMI "solutions de billetteries innovantes" du ministère de la Culture, qui compte déjà 1 000 lieux et 4 000 artistes référencés. La plateforme, qui a bénéficié, pour son lancement, de l’expertise du laboratoire Liris en lien avec le CNRS, est accompagnée par l’accélérateur de start-up Pulsalys. Un appui indispensable pour faciliter et sécuriser les échanges sur le site. Même si des choses restent à mettre en place, comme, à moyen terme, l’élargissement du service à d’autres pays européens, ou l’instauration d’un système de paiement automatisé pour la transaction d’œuvres. Pour l’heure, les visiteurs acquièrent des tableaux ou des sculptures "à la bonne franquette" directement auprès de l’exposant, comme cela sera le cas chez Cécile Maistre-Chabrol si les dessins d’Anne-Catherine Fath trouvent preneurs. Pour rentrer dans ses frais, occasionnés par les vernissages et les animations qu’elle orchestre autour de ses expositions, Anne Deuker, quant à elle, touche une petite commission sur chaque vente. Mais, assure-t-elle, son AppARTement demeure avant tout un lieu d’émulation et de rencontres. Pour l’amour de l’art.
(1) ©acfathart
(2) www.facebook.com/DeukerGirard
(3) https://hormur.com