La vérité sur l’affaire Ben Barka : "Un triple crime d’Etat impliquant le Maroc, Israël et la France"
Le 29 octobre 1965, l'opposant marocain Mehdi Ben Barka était enlevé en plein cœur de Paris, déclenchant le "plus grand scandale de la Ve République". Soixante ans (et quatorze juges d'instruction) plus tard, les journalistes Stephen Smith et Ronen Bergman mettent enfin la lumière sur tous les secrets de ce crime d'Etats (au pluriel), grâce notamment à des documents révélant le rôle clé joué par le Mossad. Leur Affaire Ben Barka (Grasset, parution le 29 octobre) est un époustouflant Guerre et Paix de l'espionnage, mêlant services de sécurité marocains, agents israéliens et barbouzes français sur fond de décolonialisme et de guerre froide.
En exclusivité pour L'Express, les auteurs détaillent leurs révélations et évoquent les implications politiques vertigineuses d'un assassinat qui continue à hanter le Maroc, Israël et la France.
L'Express : Avec ce livre, l’affaire Ben Barka est close selon vous. Pourquoi a-t-il fallu soixante ans pour qu'elle révèle tous ses secrets ?
Stephen Smith et Ronen Bergman : La surprise - un petit miracle, en fait - c’est que la vérité soit enfin connue si longtemps après le crime. Pendant des décennies, le "secret-Défense", les pistes brouillées et les témoignages orientés n’ont permis que des hypothèses, en l’absence de preuves ; et l’oubli a joué son rôle de lent étouffoir. Quand nous avons commencé notre travail, il y a cinq ans, l’affaire Ben Barka était éparpillée comme un puzzle. Ce sont les archives du service d’espionnage à Prague - la StB dont Ben Barka était un agent — et surtout le lot de documents révélant les liens secrets entre le Maroc et Israël qui nous ont permis de départager le vrai du faux. Ces documents confidentiels, qui n’ont pas été rédigés pour manipuler le public, ont été notre fil d’Ariane pour sortir du labyrinthe des spéculations.
Retrouvera-t-on un jour le corps de Ben Barka ?
Non, et pas seulement parce qu’il n’y avait pas de GPS dans les années 1960 pour nous léguer la géolocalisation de l’endroit - une forêt de l’Essonne, au sud de Paris - où il a été enseveli. Si les Marocains ont strictement suivi les consignes du Mossad, ils se sont servis d’une pince pour édenter Ben Barka, avant de couvrir son corps de soude caustique que l’humidité du sol et les premières pluies ont activée. Soixante ans plus tard, il ne doit plus rester grand-chose. Enfin, malgré l’insistance avec laquelle les Israéliens ont à l’époque cherché à connaître le lieu, par peur de traces laissées qui permettraient de remonter la filière des complicités, les Marocains leur ont seulement dit qu’il se trouvait "à 15 kilomètres" de la maison où ils avaient tué Ben Barka. Ce n’est pas bien précis.
Pourquoi le Mossad a-t-il assisté le Maroc dans l’élimination d’un opposant ?
Le Mossad n’est que le deuxième choix des Marocains, qui ont d’abord demandé aux services français - le SDECE, le précurseur de l’actuelle DGSE - de les aider à "récupérer" Ben Barka. N’ayant pas trouvé le soutien escompté, ils s’adressent, en avril 1965, au service israélien dont ils sollicitent l’aide pour, cette fois c’est dit clairement, "tuer" Ben Barka. Mais ils demandent seulement au Mossad de "repérer" Ben Barka, qui, exilé, leur échappe en parcourant le monde. Sans faire de zèle, le Mossad s’y engage en raison de l’excellence de ses relations secrètes avec le Maroc, une brèche ouverte dans le "front du refus" arabe à un moment où l’Etat d’Israël est encore très fragile. Il est même question de reconnaissance diplomatique, un demi-siècle avant les accords d’Abraham !
En septembre 1965, les Marocains proposent aux Israéliens les enregistrements clandestins du sommet arabe de Casablanca en échange d’un soutien "logistique" pour s’emparer enfin de Ben Barka. C’est un marché qui ne se refuse pas, surtout pas avec le bénéfice du recul : car les écoutes apprennent aux Israéliens l’impréparation militaire de leurs voisins arabes et seront à la base du déclenchement préemptif de la guerre des Six Jours en juin 1967, vingt-et-un mois plus tard. Toutefois, le soutien logistique se mue en aide opérationnelle quand, après l’enlèvement de Ben Barka par des truands français, les Marocains cherchent à faire "disparaître" l’opposant. Or, le rapt de Paris fait suite à une série d’échecs, quatre tentatives d’assassinat - deux au Caire, deux autres à Genève - que les truands français ont ratées.
Concernant notre enquête, le Mossad n’a pas fait exception à sa règle du "no comment"
Autant dire que le dénouement à Paris ressemble moins à un crime parfait qu’à une scabreuse improvisation... qui gardera ses secrets pendant soixante ans, en bonne partie grâce au Mossad. Sans s’impliquer dans la mise à mort de Ben Barka, le service israélien prodigue les moyens matériels et consignes pratiques pour faire disparaître le corps. C’est tout un feuilleton - sordide, morbide - que nous relatons, d’heure en heure, parfois de minute en minute, dans le livre.
À l’époque, le Premier ministre israélien, Levi Eshkol, a-t-il été informé du projet meurtrier du Mossad contre Ben Barka ?
En général, quand il est question d’homicide entre un chef de l’exécutif et un dirigeant d’un service secret, le sous-entendu est davantage de mise que l’explicite - la dénégation ultérieure du politique doit rester plausible. "Si vous gardez le silence, je le garderai aussi", dit Levi Eshkol au directeur du Mossad, Meir Amit, au lendemain de l’élimination de Ben Barka. Mais le précédent directeur du Mossad, Isser Harel, cherche à faire tomber son successeur et, dans le contexte de cette "guerre des chefs", des enquêtes diligentées au sein de l’appareil de l’État passent au rayon X l’implication israélienne dans le meurtre de Ben Barka. Elles concluent à des non-dits voire à des omissions délibérées de la part de Meir Amit, qui est cependant maintenu à son poste pour éviter le scandale national et international. La double ironie de cet arbitrage au nom de la raison d’État : Isser Harel, tenté par un retour en justicier, avait lui-même dû quitter son poste après avoir caché des actions clandestines à l’ancien Premier ministre Ben Gourion ; et, sauf exception, le Mossad est en fait plutôt mieux "tenu" par le pouvoir politique que d’autres services dans d’autres pays.
Cette participation du Mossad à un assassinat mené par un autre service secret correspond-elle à un modus operandi connu ou, au contraire, est-ce un cas unique ?
Ce n’est certainement pas une pratique courante mais, au niveau opérationnel, des entraides peuvent être pratiquées en catimini. En tout cas, Yuval Neeman, l’ancien chef adjoint du renseignement militaire israélien (AMAM) l’a affirmé en 2011 au sujet de la coopération avec les services français dans des pays arabes. Parlant plus précisément de membres du FLN algérien basés en Égypte, il nous a en effet déclaré : "Si je voyais que les Français voulaient quelque chose de nous - par exemple un meurtre - qui, s’il venait à être révélé ensuite, mettrait l’État d’Israël vraiment dans l’embarras, j’ai décidé que ce serait moi qui prendrais la décision, et que, en cas de fiasco, j’en assumerais l’entière responsabilité." Encore une fois, à notre connaissance, c’est l’exception et non la règle.
Comment le Mossad a-t-il réagi à votre enquête ?
Le Mossad s’en tient à une politique de "no comment" pour toute information le concernant. Pour ce qui est de notre enquête, il n’a pas fait exception à cette règle.
A quel point cette collaboration entre Israël et Maroc a-t-elle encore des répercussions aujourd’hui ?
Il y a une ligne ininterrompue qui mène du départ négocié de quelque 80 000 juifs marocains en Israël, entre 1961 et 1964, à la brouille entre Paris et Rabat en raison de l’utilisation marocaine du spyware israélien Pegasus, en 2021, en passant par la reconnaissance diplomatique d’Israël par le Maroc, un an plus tôt, et toute une série de rencontres plus ou moins secrètes que feu Hassan II a accueillies pour favoriser, avec succès, un accord de paix entre l’Égypte et Israël. Dans cette longue filiation, toujours d’actualité au moment où le Maroc achète des armes sophistiquées à l’État hébreu, l’affaire Ben Barka occupe une place de choix. Car c’est au lendemain de ce meurtre vécu comme une épreuve du feu commune que le général Oufkir et son adjoint, Ahmed Dlimi, ont appelé les agents du Mossad "des frères", membres de leur famille.
À partir de 1964, Hassan II et Ben Barka se vouent une haine inextinguible
Dans le monde du renseignement, qui ne baigne guère dans l’effusion, de tels liens de proximité tirent à conséquence. Une preuve, presque incroyable : quand, durant la guerre de Kippour en 1973, Hassan II - gage de son indépendance ou preuve de son pouvoir de nuisance - envoie 5 500 soldats d’infanterie et des blindés sur le front du Golan pour soutenir la Syrie, les services marocains demandent au Mossad d’intervenir auprès de Tsahal pour que l’armée israélienne épargne les Marocains dans les affrontements. Et, tout en grinçant des dents, le Mossad l’a fait !
Ben Barka a été le professeur de mathématiques de Hassan II. A-t-il sous-estimé son ancien élève ?
Ben Barka a d’abord tardé à reconnaître en Hassan son ennemi juré - en 1957, il soutient publiquement sa désignation comme prince héritier - mais, par la suite, il semble le devancer en arrière-pensées assassines lors de tentatives de coups d’État incluant le meurtre du successeur au trône. À partir de 1964, de façon certaine, le roi et l’opposant se vouent une haine inextinguible. En perte de soutien populaire, Ben Barka s’installe dans une vision putschiste de la révolution, alors que le calcul de Hassan II est machiavélique : couper les têtes de l’opposition devient son moyen privilégié pour régner sans partage. L’assassinat de Ben Barka - ordonné par le roi, planifié de longue date et exécuté sans états d’âme - présage ainsi les "années de plomb" au Maroc, le mouroir de Tazmamart et les autres horreurs de la répression des années 1970 et 1980.
Loin de l’icône tiers-mondiste, vous dépeignez un Ben Barka de plus en plus radical et révolutionnaire...
Mehdi Ben Barka était un personnage fascinant, un fils du peuple d’une intelligence étincelante, un homme d’une énergie inépuisable, une vraie "dynamo", son surnom, un conteur hors pair aussi. Cependant, invariablement en avance, et facilement fier de l’être, il n’avait guère la patience d’attendre les autres, de ne pas faire sentir sa supériorité, d’éviter des raccourcis périlleux. "L’option révolutionnaire" que Ben Barka appelle de ses vœux, en pleine guerre froide, a tendance à se radicaliser pour une raison simple : eu égard aux rapports de force existants, tout compromis avec le statu quo la condamnerait à l’échec.
Ben Barka a été comme vous le soulignez un agent de la StB, l’agence d’espionnage de l’ex-Tchécoslovaquie. Quel était son intérêt ?
Ben Barka est persuadé que l’histoire se concocte dans les arrière-cuisines du pouvoir. Il va "au contact" avec tous les services secrets, de la CIA au KGB en passant par le SDECE. Comme L’Express l’a révélé en 2007, Ben Barka est recruté, en 1960, par la Sécurité d’État tchécoslovaque (StB), dont il devient un espion rémunéré. Il n’est pas communiste et, s’il devait choisir entre la Chine et l’Union soviétique, ses sympathies iraient plutôt à Pékin. Mais il espère obtenir de Prague, et par l’intermédiaire de la StB peut-être même de Moscou, le soutien clandestin nécessaire pour allumer le feu séditieux au Maroc. Or, quand Hassan II apprend, à l’automne 1964, que son opposant le plus dangereux cherche l’appui du bloc de l’Est pour le renverser, il baisse le pouce sur son ancien prof de maths au Collège royal. À ce titre, on peut dire que Ben Barka est tombé sur le champ de bataille de la guerre froide.
Dans votre miroir, Hassan II apparaît peu recommandable sur le plan humain mais un grand chef d’État. Que justifie ce portrait ?
François Mitterrand a sans doute touché juste en disant de Hassan II qu’il était "inutilement cruel". Il était aussi cynique et avide d’argent - au point, par exemple, de "vendre" les juifs marocains, candidats à l’exode, à Israël. Mais Hassan II était aussi un grand roi. Hyperréaliste, il savait que les juifs marocains n’avaient pas d’avenir en terre arabe, qu’il fallait triompher sans vaincre dans "la guerre des sables" contre l’Algérie en 1963-1964, que l’alliance secrète avec Israël allait le protéger contre les tentatives de déstabilisation de ses "frères arabes", tels que Nasser et Ben Bella et, plus tard, Kadhafi. Enfin, quand de Gaulle dépêche un émissaire secret auprès de Hassan II pour le sommer de sacrifier ses sbires, Mohamed Oufkir et Ahmed Dlimi, le roi refuse et envoie dire au Général que lui-même n’est pas prêt à sanctionner ses fidèles impliqués dans l’affaire Ben Barka, son Premier ministre Georges Pompidou et son ministre de l’Intérieur, Roger Frey. Touché !
Seul de Gaulle ne pardonnera jamais à Hassan II le rapt de Ben Barka.
Justement, à quel point les dirigeants français savaient-ils que Ben Barka allait être enlevé ? Le général de Gaulle n’a-t-il pas piqué une colère contre ses services spéciaux et sa police ?
Le SDECE a été alerté du projet d’enlèvement mais n’a pas réagi, par dysfonctionnement interne ou parce que l’un de ses dirigeants, le "colonel Beaumont", a mis des bâtons dans la roue. La police gaulliste - officielle et parallèle, la filière part d’une "barbouze" pour monter jusqu’à Pompidou, via le préfet de police Maurice Papon et le ministre Frey - était parfaitement au courant des intentions marocaines, au plus tard en septembre 1965. Elle met alors sur écoutes le QG des ravisseurs de Ben Barka pour suivre le bon déroulement de l’opération. Les transcriptions des écoutes sont directement transmises au cabinet et du ministre de l’Intérieur et du premier ministre. Or, quand le scandale éclate, la colère - réelle, sincère - du général de Gaulle est d’autant plus facilement détournée sur le SDECE que le service secret n’est pas acquis au gaullisme.
En revanche, quand de Gaulle veut sanctionner des barons de son régime, ses soutiens de toujours - notamment Jacques Foccart - lui rappellent qui l’avait sorti du désert pour le ramener au pouvoir en 1958. À partir de là, alors que la crise diplomatique avec le Maroc fait écran, une secrète cogestion franco-marocaine se met en place pour "couvrir" le crime. Pendant des années, les truands français ayant enlevé Ben Barka vivent tranquillement au Maroc, leurs compagnes faisant l’aller-retour entre la France et le royaume, au vu et au su des polices des deux pays. Seul de Gaulle ne pardonnera jamais à Hassan II le rapt de Ben Barka, qui était venu à Paris pour un rendez-vous à l’Élysée. Ce n’est qu’après la mort du Général que la France fera de Hassan II "notre ami le roi".
En quoi cette affaire est-elle un "révélateur" pour la Ve République ?
L’affaire Ben Barka rappelle l’origine insurrectionnelle de la Ve République et fait comprendre les conséquences de ce défaut congénital. Née d’un coup de force - le putsch d’Alger en mai 1958 qui permet la prise de pouvoir du général de Gaulle -, la Ve République reste pendant de longues années un régime d’exception, le gaullisme étant à la fois dans et en dehors des institutions. Il y a ainsi un parti gaulliste et un "mouvement" bien plus large, une police officielle et des polices parallèles, des services secrets et des barbouzes ... Ce double-fond du régime empêche de sanctionner les compromissions françaises - le Général, tout chef charismatique qu’il est, ne peut pas punir ceux qui l’ont hissé sur le pavois. Quant à la justice française, les vrais responsables lui échappent, côté français, ou se jouent d’elle, côté marocain. Quand le roi a le toupet d’envoyer à Paris Ahmed Dlimi pour qu’il se constitue prisonnier, l’assassin de Ben Barka est acquitté par la Cour d’assises !
L’Express a été très tôt en pointe sur le dossier Ben Barka. A la lumière de ce que vous savez aujourd’hui, que peut-on dire du traitement de l’affaire dans nos colonnes ?
L’Express a contribué à la manifestation de la vérité, sans doute plus que toute autre publication, avant de devenir victime de son succès. De semaine en semaine, son tandem d’enquêteurs - Jacques Derogy et Jean-François Kahn - a sorti des révélations, par exemple sur l’implication dans l’enlèvement de truands français, auxiliaires occasionnels du SDECE, ou encore sur le rôle clé du général Oufkir et de son adjoint, Dlimi. Mais sous la pression du succès commercial - le doublement des ventes - et d’un rédacteur en chef outrageusement ambitieux, Jean-Jacques Servan-Schreiber, le journal va trop loin.
Le 10 janvier 1966, en titrant "J’ai vu tuer Ben Barka", un récit de seconde main devient un témoignage oculaire, le général Oufkir - avec son "incroyable tête d’assassin", une dague orientale à la main - est désigné comme le tueur et l’idée est accréditée que Ben Barka serait mort le samedi 30 octobre, le lendemain du kidnapping. Jusque-là fin limier, L’Express se met ainsi en défaut, le récit publié par le journal rapportant en fait le début du calvaire et non pas sa fin. Les rajouts sensationnalistes en moins, il dit toutefois vrai : Ben Barka a en effet été tabassé et torturé à Fontenay-le-Vicomte, dans la maison du chef des truands, Georges Boucheseiche, mais il n’a été assassiné - par Dlimi, et non pas par Oufkir - que trois jours plus tard et autre part.
L’affaire Ben Barka est la plus ancienne instruction en cours de la justice française. Votre livre aura-t-il des conséquences judiciaires ?
Cette décision appartient à la juge d’instruction qui, à la suite de treize prédécesseurs, est actuellement chargée du dossier Ben Barka. Elle mènera son travail comme elle l’entendra, comme nous avons fait le nôtre en toute indépendance. Notre enquête étant désormais sur la place publique, chacun pourra juger de sa rigueur au regard de nos sources, dûment citées. Pour notre part, nous estimons avoir répondu aux questions clés qui, depuis soixante ans, hantent la "disparition" au cœur de Paris de la bête noire de Hassan II. Qui a tué Ben Barka ? Quand est-il mort et dans quelles circonstances ? S’agissait-il d’une tentative d’enlèvement pour le rapatrier qui aurait mal tourné, d’un accident fatal ou d’un assassinat planifié ? Qui en a donné l’ordre ? Y avait-il des complicités, actives ou passives, en amont ou en aval ? En somme, fut-ce un crime d’État ou un crime d’États, au pluriel ? Tout trouve sa place dans un récit au long cours, sur près d’un siècle, aussi riche en personnages et en rebondissements que De sang froid, le célèbre "roman vrai" de Truman Capote. Notre ambition a été de tendre un miroir à une époque, les années 1960, au Maroc, en France et en Israël. La "disparition" de Ben Barka est la charnière d’un fait divers géopolitique.
Et au Maroc ? Mohammed VI, le fils d’Hassan II, a en 2001 déclaré vouloir "contribuer à tout ce qui peut aider la vérité", mais rien ne s’est passé depuis...
Peut-être, un quart de siècle s’étant écoulé, le roi du Maroc laissera-t-il au moins passer la vérité... La gauche marocaine a refusé pendant trente-trois ans - "entre nous et le pouvoir, il y a le cadavre du martyr Ben Barka" - de cogérer le pays, avant d’entrer en 1998 dans un gouvernement dit d’alternance Puis, en 2011, dans le contexte du Printemps arabe, la supra-constitutionnalité de la monarchie a été abolie sur le papier tout en persistant dans les faits. Cela pour dire que, même si Ben Barka n’est plus forcément une référence incontournable pour les jeunes générations au Maroc, son sort pèse toujours sur la lutte pour une monarchie constitutionnelle - son idéal de départ qui n’est pas mort avec lui.
L'Affaire Ben Barka, par Stephen Smith et Ronen Bergman. Grasset, 576 p., 28 €. Parution le 29 octobre.