"Vous allez devoir vous faire accepter" : chez les top managers, le stress du premier comité de direction
On relit son calendrier Outlook encore une fois, pour ne pas risquer de se tromper de jour ou de lieu : l’invitation au premier comité de direction (CoDir) de sa vie. On est convié à se prononcer sur la mise en place des décisions stratégiques et la gestion opérationnelle quotidienne de l’entreprise. La réunion nécessite de prendre des décisions concrètes et de passer à l’action. C’est une grande responsabilité. Cette fois, on sera à la même table que le dirigeant et son cercle rapproché. Avec l’ordre du jour, un dossier estampillé "Confidentiel/Projet" nous a été remis. Ne surtout pas arriver avec quelques secondes de retard, mais pas trop en avance non plus. Après avoir rôdé dans les couloirs en s’assurant que le téléphone portable est bien en mode "silencieux", on rejoint les autres chefs de service appelés à siéger dans ce cénacle. La réunion va commencer, on entre et on se laisse guider. 3-2-1…
"Le CoDir est avant tout un collectif dans lequel on prend des décisions et où chacun peut s’exprimer, sans non-dits", résume Cyrille Meunier, associé depuis 1994 chez MCR Groupe (cabinet de conseil en rémunération et performance qui accompagne les entreprises) et président national de la Fédération des dirigeants commerciaux de France (DCF). S’exprimer, sans non-dits, vraiment ?
Ne pas rester dans l’ombre
"Etre au CoDir, c’est avant tout une question de posture", poursuit-il. Mais en amont de la réunion, Cyrille Meunier conseille de "pitcher" et d’échanger avec le patron pour expliquer ce qu’on a l’intention de dire : "C’est lui qui vous a convié, il faut partager avec lui sa feuille de route". Prendre en compte ses remarques pour se rassurer. Accorder ses violons pour ne pas risquer l’impair. Une fois ces précautions prises, "il faut avoir la volonté de s’intégrer dans le collectif. Evidemment, passer par la phase d’écoute et d’observation plutôt que de trop en faire", précise le dirigeant de MCR. Néanmoins, pour le novice, l’objectif est différent : ne pas monopoliser la parole et s’en tenir à quelques phrases de présentation d’un projet au moment où vient son tour de s’exprimer. Aller à l’essentiel, sauf si l’on vous demande de développer. "Il existe deux types de managers qui font un premier CoDir, précise Cyrille Meunier. Ceux qui viennent de l’extérieur avec une fonction qui leur ouvre la porte du CoDir. Ils ont été recrutés pour cela, ils sont reconnus comme appartenant au sérail. Et puis il y a ceux qui sont promus : tout le monde connaît leur parcours dans l’entreprise, mais aussi leurs soutiens… et leurs détracteurs. Vous allez devoir vous faire accepter".
Ces deux profils accueillis différemment vont devoir obéir à deux règles : observer comment les alliances se font avec les forces en présence et comment les idées circulent. Il y a aussi deux erreurs à ne pas commettre, selon l’expert : "ne pas être pollué par son ego, au risque de créer des tensions dans la salle. Et ne pas non plus chercher à trop se vendre". Comment s’y prendre ? "Ce sont vos valeurs qui vous animent, ce sont elles que vous allez apporter au groupe, c’est la raison pour laquelle vous avez été choisi. N’ayez pas peur de les exprimer, vous êtes là pour être entendu". Dernier conseil du président des DCF : s’appuyer sur le "DirCo" [NDLR : directeur commercial] au sein du CoDir : "C’est lui qui fait le business de l’entreprise. Il fonctionne sur la confiance et c’est souvent lui qui éclaire en posant les bonnes questions".
Bien préparer ses sujets
Carole Gratzmuller, PDG d’Etna Industrie (constructeur d’équipements et composants dans les domaines hydraulique et pneumatique), insiste elle aussi sur l’importance d’une bonne préparation : bien connaître son sujet, s’appuyer sur les remontées de terrain et savoir challenger ou conforter une position. Son conseil : attendre un peu avant de se manifester, puis "dire ce qu’on a à dire".
Cette financière, "entrée dans l’entreprise familiale par accident" alors qu’elle était à l’étranger, a découvert un univers très masculin, qu’elle tente de rééquilibrer. "Il y a seulement 28 % de femmes dans les écoles d’ingénieurs ou en études techniques, 26 % de dirigeantes, dont 12 % dans les ETI et 6 % au Cac 40. Les quotas ont été nécessaires mais il y a encore du travail pour changer les mentalités", conclut celle qui est aussi présidente de FCE France (Femmes Chefs d’Entreprises).