L’IA au service de l’Etat : cette étude britannique qui pourrait inspirer la France
Face au piteux spectacle donné par une Assemblée nationale devenue comme folle, le devoir de ceux qui s’expriment dans le débat public est de prendre du recul et de réintroduire un peu de raison. Il faut le faire sans illusions mais avec persévérance car, à force de lancer des bouteilles à la mer, sait-on jamais, peut-être l’une d’entre elles arrivera dans de bonnes mains.
Dans ce contexte pathologique où l’on saborde une réforme des retraites et où la folie fiscale se déchaîne comme jamais, j’ai été particulièrement intéressé par une communication publique du gouvernement britannique faisant état d’une étude qui estime à 45 milliards de livres sterling, soit plus de 50 milliards d’euros, les économies annuelles réalisables grâce à la digitalisation complète des services publics : administration centrale, santé, police.
Des gains à long terme
Cette estimation repose pour 36 milliards de livres sterling sur la simplification et l’automatisation des démarches publiques. Le calcul suppose que 100 % des tâches routinières et 10 % de celles qui ne le sont pas pourraient être automatisées ou reconfigurées grâce au numérique et à l’intelligence artificielle. Évidemment, ces gains ne sont pas générés dans la minute mais à long terme, c’est-à-dire après plusieurs années et au prix d’un investissement initial de restructuration, comme cela est nécessaire dans n’importe quelle organisation.
Par ailleurs, le Royaume-Uni reconnaît que des défis majeurs sont à relever pour mener une telle opération en raison de systèmes informatiques hérités du passé et pas toujours performants ou interopérables, et d’une culture numérique inégale parmi les agents. Mais le sujet mérite d’être creusé car il propose une voie d’amélioration durable de la productivité de l’Etat, à rebours des coups de rabots traditionnels dans les budgets.
Que peut-on tirer de cette passionnante étude pour la France ? Notre pays dispose d’un périmètre public plus étendu que le Royaume-Uni : administration centrale, hôpitaux, collectivités territoriales, établissements publics… En transposant l’exemple britannique, on pourrait donc espérer, en théorie, des économies au moins équivalentes. Parfait ! 50 milliards d’euros par an, c’est justement ce qu’exige l’assainissement de nos finances publiques. Ces changements ne nous exonéreraient pas de reprendre la maîtrise de nos dépenses sociales mais ils introduiraient au cœur de l’Etat des technologies susceptibles de générer des gains de productivité massifs. Ce serait une révolution digne de la modernisation de l’action publique par le Premier Consul ! Bien sûr, cette estimation ne vaut que si tout ou presque est mis en œuvre : l’automatisation de la totalité des tâches routinières et de 10 % des autres, selon l’hypothèse. Ce n’est pas rien.
La France n’est pas prête
Dans ce genre d’affaires, la méthode importe autant que l’objectif. Un tel projet exigerait en effet d’identifier les missions répétitives (gestion des dossiers, formulaires, saisies, vérifications…), de repenser les process, de former les agents publics, de réaffecter ceux qui doivent l’être vers un travail à plus forte valeur ajoutée, de supprimer des postes, de lutter contre les silos, d’investir massivement dans les systèmes d’IA… Pour le dire franchement, notre État n’est absolument pas prêt à réaliser une telle transformation, le mot de "ressources humaines" relevant encore dans l’administration de l’afghan et le statut de la fonction publique freinant toute gestion dynamique des effectifs.
Utiliser l’IA pour améliorer les services publics et diminuer la dépense implique une vision forte, des moyens dédiés, une gouvernance rénovée et une ambition sur le long terme. C’est impossible sans un cap clair et volontariste. S’appuyer sur ces technologies permettrait de faire mieux avec moins, au moment où la ressource publique se raréfie durablement. Mais qui en parle dans notre classe politique, sans verser dans les généralités du genre "Il faut moderniser l’Etat" ou "Supprimons les doublons" ? Personne, car un tel projet nécessite de faire passer l’intérêt supérieur du pays devant les petits calculs de boutiquiers.