"Une chape de plomb pèse sur les Français" : l’appel de Pascal Demurger à réinventer la pratique du pouvoir
Voilà un ouvrage dont le titre ne peinera pas à convaincre les 86 % de Français qui, selon un récent sondage Elabe, jugent navrant le spectacle politique actuel. Dans Gouvernez autrement ! Plaidoyer pour un exercice adulte du pouvoir (Editions de l’Aube, 2025), Pascal Demurger, l’actuel patron de la Maif – dont le nom avait circulé, il y a un an, pour Matignon – propose un nouveau rapport à l’exercice du pouvoir : moins vertical, moins solitaire, davantage inspiré de ce qui se passe dans le monde de l’entreprise, même s’il pointe aussi quelques pistes d’amélioration du management "à la française".
Face à ce qu’il qualifie de "dégradation croissante de notre vie publique nationale", cet ancien énarque - dont nos lecteurs ont déjà pu lire plusieurs contributions dans L’Express ces dernières années - refuse la fatalité et appelle à rompre avec les récits déclinistes sur la France "colportés à longueur de journée". Tout comme avec les visions court-termistes. Car, observe-t-il, "ce qui était mieux hier, ce n’était pas hier, c’était demain – ou, à tout le moins, l’idée que l’on s’en faisait et l’espoir que l’on en nourrissait". Entretien.
L’Express : La thèse au cœur de votre livre, c’est que les Français "attendent un exercice du pouvoir moins infantilisant", aussi bien en politique que dans le monde de l’entreprise. Dans le contexte actuel, difficile de ne pas y voir une critique voilée de la gouvernance d’Emmanuel Macron…
Pascal Demurger : Il n’est pas question, à travers ce livre, de personnaliser le propos. Le sujet est bien plus large : il est culturel, et ce à trois niveaux. D’abord, à travers les récits qui sont colportés à longueur de journée, des récits déclinistes : la France "archipélisée", la "décivilisation", l’idée d’un peuple ingouvernable, voire celle de Français fainéants. Mon expérience dans l’entreprise m’a montré que les récits sont performatifs, ils sont autoréalisateurs. On ne peut rien faire avec des récits négatifs. Et cela dépasse très largement la seule personne du président de la République.
Le deuxième point concerne l’exercice du pouvoir, qui me semble, à certains égards, assez immature. Un pouvoir exercé de manière ultra-verticale, parfois même solitaire. Bien sûr, il y a des caractéristiques de ce type chez Emmanuel Macron, mais cela ne se limite pas à lui. Cela concerne aussi le fonctionnement des partis politiques, notamment à l’Assemblée nationale, en particulier depuis 2024, où l’on observe une incapacité à trouver des compromis, une radicalisation des positions, et une absence totale d’écoute et de construction. Enfin, le troisième point, et là aussi cela vaut de manière générale, c’est l’absence de proposition de long terme et de perspectives plus heureuses, avec une forme de soumission aux contraintes du moment, sans projet stimulant et tenant mieux compte des aspirations des Français. Vous le voyez : sur ces trois registres, il ne s’agit pas exclusivement d’un sujet personnel, même si, évidemment, l’attention est très focalisée sur Emmanuel Macron parce que, par hypothèse, il a une place centrale, et que, oui, il y a des caractéristiques de son mode de fonctionnement qui correspondent à ce que je viens de décrire.
"En observant ce monde, s’accentue chez moi le sentiment d’une dégradation croissante de notre vie publique nationale", écrivez-vous. Selon vous, quel est le principal facteur à l’origine de cette dégradation ?
L’un des aspects les plus frappants, c’est à la fois le manque de considération pour l’opinion des citoyens et le manque de confiance à leur égard. Il y a dans la manière de gouverner, cette conviction implicite que les Français ne sont ni responsables ni raisonnables. C’est ce que l’on a observé, par exemple, lors du Grand débat : pas tant dans son déroulement, mais dans ce qu’on en a fait ou exactement, dans ce qu’on n’en a pas fait. C’est d’ailleurs le paradoxe d’Emmanuel Macron : il est celui qui a mis en place des dispositifs de gouvernance et de participation démocratique parmi les plus modernes - le Grand débat, les conventions citoyennes, etc. et, en même temps, celui qui n’en a quasiment rien fait. Prenez la Convention citoyenne pour le climat : il avait annoncé que toutes ses propositions seraient reprises sans filtre dans la loi. Finalement, seule une petite partie a été retenue. L’autre exemple assez saisissant, c’est celui de la réforme des retraites : là où il y avait clairement un point de passage consensuel, avec notamment la CFDT - à l’époque, Laurent Berger était force de proposition sur le sujet - le président n’en a rien fait. Il ne l’a pas écouté du tout, et a choisi de passer en force à coups de 49.3. On voit aujourd’hui le résultat car cela laisse forcément des traces. C’est un exemple assez révélateur des limites de ce mode de gouvernance à la fois très vertical et très solitaire.
Vous revenez sur la nostalgie des Trente Glorieuses qui serait, selon vous, "moins celle de la réalité qui était la sienne que celle de la projection qu’elle portait. Ce qui était mieux hier, en somme, ce n’était pas hier, c’était demain ou à tout le moins l’idée que l’on s’en faisait et l’espoir que l’on en nourrissait." Est-ce à dire que nos gouvernants manquent aujourd’hui d’une vision pour la France ?
Tout cela renvoie à la fois à la question des récits et à celle de la vision. Cela touche aux récits parce que, oui, ce qui était mieux hier c’était en réalité demain. On pensait en effet que le progrès était en marche, et que nos enfants auraient une vie meilleure que la nôtre, que la nôtre déjà était meilleure que celle de nos parents. La société avançait, allait de l’avant et progressait dans tous les domaines, ce qui était d’ailleurs une réalité objective. Les Trente Glorieuses ont été une période marquée par l’explosion du pouvoir d’achat ou encore l’équipement des ménages. Cela rejoint la question des récits déclinistes. Désormais, on brosse un tableau si noir de la société actuelle, et encore plus de son avenir, qu’il devient difficile de faire émerger une vision positive. Inévitablement, les gens en sont extrêmement marqués. Il y a aujourd’hui, sur la société en général, comme une chape de plomb, une vision pessimiste de l’avenir du pays. Une vision tellement répétée, rabâchée que les Français ne peuvent pas s’en extraire.
Depuis déjà longtemps, nos responsables politiques semblent enfermés dans une logique de gestion du court terme, d’accommodation permanente avec les contraintes, qu’il s’agisse des exigences de "souveraineté" au sein de l’Union européenne - l’exemple le plus frappant étant la soumission aux droits de douane américains - ou tout simplement les contraintes de la loi du marché. On ne prend plus le temps de s’interroger : quelle société voulons-nous construire ? Comment voulons-nous vivre ensemble ? Or, c’est bien cela, au fond, le cœur de la politique.
Pensez-vous qu’il existe encore une majorité silencieuse de Français qui aspirent à des récits positifs ? Quand on regarde les réseaux sociaux, on pourrait en douter…
C’est peut-être candide, ou exagérément optimiste, mais j’y crois. Même au sein des classes moyennes, où certains se tournent parfois vers les extrêmes - non par adhésion profonde, mais davantage par une sorte de capitulation -, je suis convaincu qu’il existe une aspiration à un meilleur vivre-ensemble, à l’unité, à un sentiment d’appartenance et à la possibilité de contribuer. On le constate aussi dans le monde de l’entreprise. Les gens veulent participer, jouer un rôle, mais aujourd’hui, ils sont totalement découragés de le faire.
Vous mettez d’ailleurs en garde contre une pratique parfois trop verticale du pouvoir en entreprise. "Il faut, en outre, se surveiller soi-même, car notre culture, profondément ancrée, peut raviver périodiquement la tentation de la verticalité et du contrôle", écrivez-vous. Comment faites-vous, vous-même, pour vous éviter de tomber dans ce travers ?
Le sentiment de toute-puissance est, au fond, un signe d’immaturité. C’est le sentiment de l’enfant-roi qui pense pouvoir régner sur son environnement. Je crois qu’il faut accepter, à un moment donné, une forme d’humilité, tout simplement. Se rendre compte que l’on n’a pas besoin d’être omnipotent. Concrètement, cela passe par l’acceptation et ensuite le choix conscient de s’entourer de personnes meilleures que soi, a minima chacune dans son domaine. Et à partir du moment où vous acceptez cela, vous déléguez infiniment plus, vous faites confiance et les choses se passent bien. C’est un processus itératif : plus les expériences de délégation, de partage du pouvoir, de co-responsabilité sont positives, plus elles encouragent à aller plus loin dans cette dynamique.
Vous parlez d’une "préférence française" pour le mal-être au travail. Vous citez d’ailleurs le rapport de l’Igas, publié au printemps dernier, qui pointe les dérives du management à la française. Comment expliquez-vous que l’on en soit arrivé là ?
Je ne sais pas si ce mal-être est spécifiquement français, mais à la lecture du rapport de l’Igas notamment, il semble tout de même plus prononcé en France qu’ailleurs. J’y vois les effets conjugués d’une vision court-termiste, souvent dictée par la pression de l’actionnariat, et d’une paresse intellectuelle ou d’un manque de courage. On préfère ne pas remettre en question les modes de management en place. Or, je peux en témoigner : lorsqu’on se donne les moyens d’emprunter une autre voie - un management fondé sur la confiance, le respect, l’écoute, l’écoute sincère – cela change tout dans la motivation, l’envie et la fierté des collaborateurs. Cette fierté est un moteur ultrapuissant pour l’entreprise et une grande source de performance. Et c’est, je pense, totalement duplicable à l’échelle d’un pays.
Le dernier baromètre annuel de la confiance politique OpinionWay pour le Cevipof révèle que les Français font davantage confiance aux entreprises privées qu’aux institutions politiques. Quelles bonnes pratiques issues de l’entreprise pourraient, selon vous, être transposées à l’action publique afin de recréer de la confiance ?
Quoi qu’on en dise, et même si comme le souligne l’Igas, le management à la française reste en retard par rapport à d’autres pays, il me semble que dans l’ensemble, le management d’entreprise est aujourd’hui plus ouvert, plus moderne que la gouvernance de l’Etat. Ces notions de considération, d’horizontalité, de confiance, devraient être plus largement dupliquées au niveau de l’Etat. J’ai cru au début que diriger une entreprise, c’était d’abord prendre les meilleures décisions techniques et que cette responsabilité reposait quasi intégralement sur le dirigeant lui-même. Aujourd’hui, j’ai compris deux choses : d’une part, que ça n’était plus sa responsabilité exclusive, loin de là, et d’autre part, que mon rôle le plus important, ce n’est pas la prise de décisions sur des sujets techniques ou financiers – même si évidemment cela fait partie du job, - mais d’embarquer un corps social, de motiver 10 000 personnes, de créer de l’envie, de projeter une vision de long terme. C’est aussi écouter, entendre, considérer. Et tout cela, c’est bien le sujet de mon livre, devrait être fait à l’échelle de l’Etat.
Vous abordez également la question de la gouvernance européenne. "L’Europe ne peut plus se contenter d’être une institution, elle doit redevenir une aspiration", écrivez-vous. Qu’est-ce qui, selon vous, a péché jusqu’ici ?
Il y a deux choses selon moi. D’abord le fonctionnement même de l’Union européenne, qui reste d’une complexité extrême. Entre la Commission, le Conseil, le Parlement, on ne sait pas toujours très bien qui fait quoi. On a le sentiment d’une administration bruxelloise à la fois très complexe, puissante et entravante, sans visibilité ni véritable contrôle des citoyens sur ce qui s’y passe. Ça tombe un peu comme dans un livre de Kafka : une sorte de décret, presque providentiel.
Ensuite, je crois qu’il y a, à la racine même du projet européen - à travers le marché commun d’abord - un prisme idéologique qui était en partie pertinent au départ et qui aujourd’hui ne l’est plus : celui du libre-échange absolu. Cela ne correspond plus aux attentes des citoyens aujourd’hui, qui ont avant tout besoin de protection. Nous vivons, pour reprendre les mots de Giuliano da Empoli, dans un monde de prédateurs. Face à une Chine très envahissante, des Etats-Unis qui ne sont objectivement plus des alliés - et qui adoptent un comportement de prédateur - et une Russie menaçante, le modèle européen doit évoluer. Il doit d’une part reposer sur la protection, notamment économique, donc sur la souveraineté, et tout cela au service d’un projet de civilisation européenne, spécifique par rapport à tous ces blocs-là.