Emmanuel Macron prépare-t-il une dissolution ? L’histoire du président et du pistolet à eau
La dissolution, on la fait quand on n’en parle pas. Demandez à Gabriel Attal, alors Premier ministre, Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, Gérard Larcher, président du Sénat. Contrairement aux usages et surtout à la Constitution, Emmanuel Macron dissout le 9 juin 2024 sans les avoir consultés. Aucun des trois ne l’oubliera jamais, ne lui pardonnera jamais. Publiquement, le président a toujours dit qu’il ne dissoudrait pas à ce moment. Trois jours plus tôt, il répétait qu’il tirerait des leçons européennes du scrutin européen de ce jour-là, ce qui ne manquait pas forcément de bon sens.
Sortez tambours et trompettes. Sébastien Lecornu a donné instruction au ministère de l'Intérieur de préparer l'organisation d'éventuelles élections législatives aux mêmes dates que les municipales, les 15 et 22 mars, ont annoncé en boucle tous les médias. Une censure du gouvernement ne serait ainsi pas sans conséquence.
Qu’est-ce qui empêcherait une ficelle d’être à la fois grosse et usée ? Depuis 2022, l’exécutif sort l’arme de la dissolution à un rythme soutenu. Dans les mois qui suivent les législatives de juin 2022 et leur majorité relative cause de tant de malheurs, Emmanuel Macron indique à ses fidèles, pour que cela soit répété : si une motion de censure est un jour adoptée à l’Assemblée nationale, entraînant la chute du gouvernement, je ne changerai pas de Premier ministre, je renverrai les députés devant les électeurs.
Pour être menaçant, il faut être fort
Au moment du débat sur les retraites, au printemps 2023, l’Elysée laisse discrètement se diffuser la même rumeur. Le président cherche à faire pression sur la droite. Il déclenche surtout la fureur du président de LR, Eric Ciotti, qui appelle illico le directeur de cabinet d’Elisabeth Borne, Aurélien Rousseau : "C’est quoi, ces c… ? Ca va nous faire perdre les voix de quinze députés LR !" Règle d’or, qui peut encore valoir ces jours-ci : pour être menaçant, il faut être fort.
Lorsque le projet de loi sur l’immigration met le feu aux poudres, la même petite musique se fait entendre : "Si ce texte n’est pas adopté après tous les efforts que nous faisons, la question se posera de savoir si on peut continuer avec cette Assemblée."
Et ça continue encore et encore… Le dimanche 12 octobre 2025, alors que le gouvernement Lecornu 1 a vécu ce que vivent les roses et que Lecornu 2 est en passe d’être annoncé, un émissaire de l’Elysée appelle un proche de Bruno Retailleau : est-on certain que le RN ne va pas s’arranger en sous-main avec des députés LR pour provoquer la censure ? "Si le gouvernement tombe, le président dissout et LR aura tout perdu", prévient l’émissaire.
On tourne en rond ? Une étape est franchie deux jours plus tard. Dans le cadre on ne peut plus solennel du conseil des ministres, Emmanuel Macron agite la menace mais l’Elysée va lui donner un statut officiel en demandant à la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, de la rapporter lors du compte rendu qui suit : "Les motions de censure sont des motions de dissolution." "Ces mots seraient sortis quoi qu’il arrive, autant le faire proprement en donnant l’imprimatur", explique alors un conseiller du chef de l’Etat. C’est une première dans l’histoire de la Ve République. Les présidents parlent généralement de dissolutions de l’Assemblée nationale pour les annoncer, solennellement, dans une allocution télévisée à 20 heures. Mais ce ne sont pas eux qui avertissent avant le jour J : c’est habituellement de Matignon, du parti présidentiel ou de conseillers officieux que vient la menace. Ou de fuites organisées.
Sauver le soldat Lecornu
En parler publiquement, hier comme aujourd’hui, c’est sortir de ce que le juriste Denys de Béchillon appelle "l’ambiguïté stratégique, concept utilisé par Israël avec la bombe atomique, ou par les Etats-Unis à propos de leur attitude si la Chine envahissait Taïwan". C’est bien connu, on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment. Or l’exécutif est désormais trop faible pour être subtil.
Quand le bruit de la dissolution courait la ville, François Bayrou, alors à Matignon, confiait en petit comité : "Ce n’est pas possible. Ça ne peut pas arriver. Parce que s'il dissout, qui est en question ? Pas moi, mais lui !" Cette fois, les choses sont un peu différentes. Avec Sébastien Lecornu, Emmanuel Macron a retrouvé ses bonnes habitudes. Comme s’il n’avait pas perdu les législatives de 2024, ou presque. "Le président et le Premier ministre sont branchés sur le même voltage, leurs échanges sont à la fois fluides et rapides, observe un conseiller. Ils se voient, déjeunent, dînent parfois ensemble. Comme le président est en confiance, il n’est pas insécurisé." Voici la priorité du moment : sauver le soldat Lecornu.
Un esprit raisonnable pourrait penser que chat échaudé craint l’eau froide. Ce serait croire qu’Emmanuel Macron regrette la dissolution de 2024. Ca, c’est juste pour la galerie. Il a beaucoup tardé à reconnaître une faute. Le 31 décembre 2024, il admet que "la dissolution a apporté, pour le moment, davantage de divisions à l’Assemblée" et que "la lucidité et l’humilité commandent de reconnaître qu’à cette heure, cette décision a produit plus d’instabilité que de sérénité et j’en prends toute ma part". On sent bien que l’important dans ces propos, c’est "pour le moment" et "à cette heure" ; bref un mea culpa obligé et peu sincère. Le 11 avril 2025, dans des propos volés par une caméra de télévision, il dit ce qui ressemble sans doute davantage au fond de sa pensée. Au Festival du livre, au Grand palais, son ancienne ministre de la Culture Françoise Nyssen lui glisse : "Pas top, la dissolution !" Réponse immédiate : "On me pardonnera avec le temps."
Emmanuel Macron parle du référendum un jour sur deux (ou presque). L’autre jour, il ne l’organise pas. Un prurit comparable commence à le saisir avec la dissolution. Celle de 2024 était en réalité une tentative de tordre le bras des électeurs dans un ultime face-à-face avec l’extrême droite. Il essaie maintenant de tordre le bras des députés qui seraient susceptibles de renverser le gouvernement. Tire-t-on à balle réelle avec un pistolet à eau ?