Alain Joyeux : "Les classements actuels des écoles ? Prenons de la distance..."
Depuis plus de trente ans, les classements des écoles de commerce rythment la vie de l’enseignement supérieur français. Parents, lycéens, étudiants, écoles et recruteurs s’y réfèrent massivement. Pourtant une question finit par s’imposer : que mesurent-ils vraiment ?
Avec ce cahier spécial, L’Express Éducation et NextEdu proposent, en partenariat avec Opinion Way, une approche inédite, partant d’une interrogation simple : quelle est la réputation des grandes écoles de commerce auprès de celles et ceux qui ont, in fine, le pouvoir de recruter leurs diplômés ?
Au-delà du palmarès, ces articles invitent à prendre du recul. Ils donnent la parole aux dirigeants, qui racontent comment ils utilisent - ou non - ces outils, et aux étudiants, dont ces tableaux orientent en partie l’avenir.
L'Express : Les classements exercent-ils une influence sur les élèves de classe préparatoire aux grandes écoles (CPGE) ?
Alain Joyeux : Le seul qui compte vraiment aux yeux de nos étudiants est le classement des données du SIGEM*, basé sur un seul critère : les choix d’écoles opérés par les étudiants après les concours des deux banques d’épreuves d’admission dans les grandes écoles de commerce. Nos étudiants le connaissent par cœur ! Chez les parents et les lycéens, c’est un peu différent. Les titres du type "les meilleures prépas pour intégrer le top 10 des écoles de commerce", peuvent avoir de l’influence - mais une fois en classe prépa, seul le SIGEM compte. C’est sans doute en partie lié aux médias qui le diffusent, lesquels font monter la pression en commentant abondamment les mouvements de telle école qui gagne une place, et de telle autre qui en perd une.
Ces classements, SIGEM ou autre, seraient donc inutiles ?
Le classement SIGEM peut avoir des effets positifs : puisqu’il permet de savoir quelle est la note minimum à obtenir au concours pour intégrer tel ou tel établissement. Il peut inciter les jeunes à se montrer plus ambitieux, dans le cadre d’une saine émulation.
Mais il peut aussi avoir des effets négatifs. Chez certains, on a l’impression qu’intégrer une école classée 8e alors qu’ils visaient une école dans le top 5 représente un échec qui va ruiner leur vie ! Ce qui se traduit par un problème d’attractivité de certaines grandes écoles : seules 14 d’entre elles remplissent leurs promotions chaque année ; les autres ont plus de mal. De plus en plus d’étudiants nous disent que, s’ils ne peuvent pas intégrer le top 5 du classement, ils préfèrent redoubler ou partir à l’université. Ainsi, l’année dernière, le nombre d’inscrits aux concours d’entrée dans les grandes écoles après une CPGE a augmenté de 4,5 %, alors que le nombre d’intégrés n’a augmenté que de 2,2 %. Certes, les meilleures d’entre elles offrent de meilleures opportunités de carrières, mais aucun employeur ne saurait réciter le classement des écoles au-delà du top 4 ou 5 !
Par ailleurs, 10 ans après l’obtention du diplôme, un écart de deux ou trois places dans le classement de l’école ne fait pas la différence aux yeux des recruteurs. Malheureusement, nous avons beaucoup de mal à nous faire entendre sur ce point.
Quelles limites voyez-vous aux classements des écoles de commerce publiés dans la presse ?
Certains critères me semblent flous, par exemple celui de la rémunération. En fonction du secteur dans lequel vont travailler les jeunes une fois diplômés, les salaires vont varier, par exemple entre ceux des métiers de la finance et ceux du marketing. Des classements des écoles par secteur professionnel seraient à mon sens plus utiles. De grands cabinets des secteurs de l’audit, du conseil et de la stratégie ne recrutent que dans le top 3 ou 4, mais si le souhait de l’étudiant est de travailler dans le domaine des RH, par exemple, il n’a pas forcément besoin de viser si haut.
Il faut aussi tenir compte du fait de l’effet local, qui joue très fortement pour la réputation des écoles. Personnellement, j’enseigne à Montpellier, où tous les employeurs connaissent Montpellier Business School et en ont une bonne image. Si l’on tient vraiment à consulter ces classements, il faut donc le faire avec mesure et les lire en gardant en tête ses critères personnels : la spécialité visée, l’international, la possibilité de faire de l’alternance, etc. C’est pourquoi je pousse mes étudiants à prendre de la distance avec les classements actuels.
*Le SIGEM est une procédure automatisée qui permet aux étudiants d’enregistrer leurs préférences d’intégration et de connaître leur affectation finale à l’issue des épreuves orales. Le "classement SIGEM" est établi par des médias à partir de ces données.