Langue française : une ponctuation très au point
C’est injuste, mais c’est ainsi. En France, nulle avenue prestigieuse, nulle place grandiose, nul monument imposant ne sont dédiés à Geoffroy Tory ou à Etienne Dolet. Et pourtant, sans eux, la langue française n’aurait pas la même ponctuation.
Oh, je sais bien ce que certains modernes sont en train de penser. "La ponctuation ? On s’en moque !" (je reste poli). Alors, à ceux-là, je demande de comparer ce couple de phrases, devenu culte : "Et si on mangeait, les enfants ?" / "Et si on mangeait les enfants ?" Et là, normalement, nos modernes font soudainement moins les malins.
Ils l’ignorent tout autant, mais ces petits signes n’existaient pas au Moyen Age. C’est avec l’imprimerie que la situation a commencé à changer. Les lecteurs étant plus nombreux, on a souhaité les aider à déchiffrer les phrases et à marquer les pauses. Et c’est là que Tory, Dolet et les autres sont intervenus en introduisant, au XVIe siècle, qui l’apostrophe (lamourtappelle > l’amour t’appelle), qui la cédille (Macon/maçon), qui le point d’interrogation ou l’accent aigu.
Ces petits signes n’ont pas tous connu la même fortune. Si certains nous sont parvenus tels quels, d’autres ont changé de nom : le "point admiratif" est devenu le point d’exclamation et le "point double" nos deux points. D’autres encore ont disparu corps et biens, à l’image du "point suspensif" et du "point respondant". Nous y avons gagné en pratique ; nous y avons perdu en poésie…`
Source : Ecrire le français, par Gabriella Parussa. Editions Actes Sud.