Ecoles de commerce : les biais des classements traditionnels
Virginie en a gardé un souvenir douloureux : "A l’issue des concours d’entrée dans les grandes écoles, ma fille avait décroché une place à Skema, Audencia, et Neoma. Mais quand j’ai appris que sa copine, qui avait de moins bonnes notes de terminale, avait réussi, elle, à avoir HEC, mieux classée encore, j’en ai pleuré !". Le témoignage de cette mère de famille souligne à quel point les hiérarchies publiées chaque année dans les journaux sont suivies par les parents comme par les jeunes. Un signe : plusieurs années après leur sortie de ces écoles, beaucoup de diplômés font figurer non seulement le nom de leur ancien établissement, mais aussi son classement !
Nécessité de se repérer dans la jungle de l’enseignement supérieur ? Reflet de l’élitisme de l’éducation française ? Quoi qu’il en soit, on assiste à une véritable explosion du nombre de classements publiés dans la presse et sur des sites internet divers. Réalisés par des journalistes spécialisés ou par des cabinets de conseil, ils se déclinent désormais par type d’écoles (post-bac, post-prépa), de diplômes (bachelor, master) ou de disciplines (management, droit, arts, informatique, médecine…).
Mais quelle est précisément leur valeur ? "Faible", tranche Bernard Belletante, ancien directeur général de l’EM Lyon et de Kedge : "Ce sont des marronniers, bien plus lus que les articles sur les évolutions stratégiques des écoles, alors que cela devrait être l’inverse ! Quand j’étais responsable d’établissement, j’interdisais qu’on utilise ces résultats pour notre communication, au grand dam de certains professeurs et de certains parents. Mais je persiste et signe. Un critère comme celui du nombre de partenariats à l’international ne permet pas de savoir comment l’école va évoluer dans les 5 ou 10 prochaines années. Or c’est ce que les familles ont besoin de savoir avant de nous confier leur enfant".
Le chercheur Julien Jacqmin, également professeur associé en économie à Neoma business school, se dit préoccupé par l’influence que ces classements peuvent avoir sur les choix d’orientation, surtout des moins favorisés, mais aussi sur les stratégies des directions. Et pointe leurs défauts, notamment celui de consister en un jeu à somme nulle. "Un établissement qui monte suppose qu’un autre descende même si le niveau de celui-ci n’a pas baissé", décrypte-t-il. Il dénonce aussi l’utilisation de critères parfois difficiles à objectiver, ou reposant sur du déclaratif, tels que le nombre de professeurs titulaires d’un doctorat, ou bien encore le salaire d’embauche. "De plus, même lorsque la méthodologie est décrite, les critères sont pondérés par des coefficients." Autrement dit : il est toujours possible de jouer sur ceux-ci pour modifier dans une certaine mesure l’ordre d’arrivée.
Bernard Belletante partage son scepticisme. "Quand le nombre de papiers de recherche publiés est pris en compte, les plus grandes écoles sont automatiquement favorisées puisqu’elles ont plus de professeurs. En revanche, celles qui proposent un accompagnement pédagogique de qualité resteront en bas de classement car cet indicateur n’est pas mesuré."
Conscients de ces biais, les journaux ont bien tenté de faire évoluer leurs critères au fil des ans. Ils ont pris en compte l’origine sociale des étudiants, la proportion d’alternants, la RSE, sont allés chercher de nouveaux chiffres dans des bases de données ouvertes… Certains proposent même à chacun de "fabriquer" son propre palmarès à partir des indicateurs qui lui paraissent les plus importants. De fait, ces classements ne devraient être qu’une information parmi d’autres, au même titre que les spécialités des établissements, leurs coûts sou leurs emplacements géographiques.
La fille de Virginie, elle, a tranché : elle a finalement snobé les grandes écoles et intégré l’université, en licence d’administration publique. Aujourd’hui elle suit un master de droit européen à Assas. Elle se dit "ravie". Et sa mère aussi.
TEMOIGNAGES
Hippolyte, 24 ans, HEC
"Pour savoir où aller après ma double licence droit-économie à la Sorbonne, je me suis notamment appuyé sur les classements des journaux, mais tous leurs critères ne me convenaient pas - par exemple, la RSE n’était pas pour moi un critère déterminant. Après ma licence, j’ai décroché une place à l’EM Lyon et l’EDHEC, que j’ai déclinée pour viser des écoles mieux classées, et j’ai suivi un master de recherche en management à l’ENS Paris-Saclay. L’année suivante, j’ai été pris dans toutes les écoles de commerce parisiennes. J’ai choisi HEC, pour la puissance du nom. Malgré les 50 000 euros de frais de scolarité, j’ai pensé qu’un établissement du top trois me donnerait une liberté totale pour mon avenir professionnel. Aujourd’hui, je suis en poste à Kuala Lumpur grâce la force du réseau international d’HEC : sa première place est vraiment justifiée."
Andréa, 22 ans, EDHEC
"Quand je suis arrivée en classe prépa, la seule école de commerce que je connaissais était HEC. C’est en discutant que j’ai commencé à entendre parler des autres établissements. Autour de moi, personne ne regardait les classements publiés dans les médias. En revanche, on observait celui du SIGEM, parce qu’il permet de savoir quelle note il faut obtenir pour intégrer tel ou tel établissement. Quand on travaille beaucoup, c’est normal de viser les mieux classés. Pour moi, c’était le top 6, ou rien. Finalement, je suis entrée à l’EDHEC, une bonne "marque" sur le CV. Pour acquérir un profil plus technique et ouvrir mes possibilités de carrière, j’ai quand même commencé en plus un master de physique à l’université du Mans".