"Il y a trop d’anomalies statistiques dans le monde musulman" : la charge de Ferghane Azihari contre l’islam
C’est l’essai polémique de la rentrée de janvier. Dans L’Islam contre la modernité (Presses de la Cité), Ferghane Azihari fait de la religion fondée par Mahomet au VIIe siècle la principale cause des maux dont souffrent les pays musulmans. Réfutant la distinction entre islam et islamisme,ce fils d'émigrés comoriens musulmans estime que ces régions, héritières des grandes civilisations antiques, se seraient portées bien mieux si elles n’avaient pas été "colonisées" par le monothéisme. L’auteur plaide pour une approche critique, historique et rationnelle de l’islam, appelant de ses vœux une "désislamisation", à l’image de ce qui se passe dans un pays comme l’Iran où la sécularisation de la société est massive. Si ce pamphlet a déjà fait la joie des médias conservateurs (Le Figaro Magazine, Le JDD, Valeurs Actuelles), il est pourtant difficile de classer son auteur à l'extrême droite : lauréat du prix Turgot du jeune talent, Ferghane Azihari a passé presque dix années de sa vie à batailler pour les idées libérales. L’Express a longuement débattu avec lui de sa thèse.
L’Express : La grande thèse de votre livre, c’est que l’islam serait incompatible avec la modernité. Sur quoi vous basez-vous ?
Ferghane Azihari : Le monde musulman n’a pas le monopole de l’obscurantisme. Il reste qu’il se caractérise par trop d’anomalies sur le plan statistique. Le nombre de démocraties libérales dans les pays à majorité musulmane se compte sur les doigts d’une main atrophiée. Seuls 3 % des 1,9 milliard de musulmans dans le monde vivent dans des régimes plus libéraux que la moyenne, et c’est dans les sociétés non-musulmanes que les musulmans ont le plus de droits et de libertés, sans que ces derniers parviennent toujours à en tirer les bonnes conclusions. Depuis dix ans, le palmarès des groupes terroristes les plus meurtriers est presque exclusivement composé de groupes musulmans. Les pays musulmans sont aussi surreprésentés dans les conflits armés.
Les travaux du chercheur américain Jonathan Fox montrent que 63 % des minorités religieuses les plus persécutées dans le monde vivent dans des pays musulmans. Sur les 71 pays qui pénalisent le blasphème, 32 sont musulmans. En ce qui concerne les droits des femmes, presque tous les pays musulmans se trouvent dans la moitié inférieure des classements de l’OCDE ou de l’ONU sur l’égalité hommes-femmes. Alors que l’homosexualité est punissable dans moins d’un tiers des pays non islamique, c’est le cas dans deux tiers des États musulmans, et excepté l’Ouganda, la totalité des pays où l’homosexualité est passible de mort sont musulmans. Enfin, la contribution des musulmans au progrès humain n’est pas à la hauteur de leur poids démographique. Ces derniers ne sont responsables que de 0,1 % des découvertes scientifiques originales quand ils pèsent un quart de la population mondiale. Voilà des anomalies dont il faut essayer de comprendre les causes socio-historiques plus profondes.
On distingue généralement l’islam de l’islamisme, faisant du second une dérive extrémiste du premier. Vous récusez pourtant cette différence. Pourquoi ?
Du XVIIIe siècle jusqu’à la deuxième moitié du XXe siècle, "islam" et "islamisme" étaient dans la langue française utilisés de manière interchangeable pour qualifier à la fois la religion et la législation musulmane. Quand en 1883 Ernest Renan intitule sa célèbre conférence "L’islamisme et la science", il parle de l’islamisme comme nous parlerions aujourd’hui du bouddhisme. Ce n’est que dans les années 1970-1980 qu’on a commencé à utiliser ces deux termes pour désigner des réalités supposément distinctes, l’islam étant sensé être une foi privée ordinaire, quand l’islamisme seul serait un projet théocratique.
Dépourvue de fondements historiques, cette distinction répondait à une logique politique, et s’est développée au moment où l’Europe accueillait d’importantes populations d’origine et de culture musulmane. Elle s’est faite pour de bonnes et de mauvaises raisons, avec le souci de ne pas stigmatiser ces populations. Mais on a aussi cherché à se rassurer, en se disant que les mouvements fondamentalistes en Algérie, en Iran ou ailleurs ne rencontraient pas d’écho au sein de la population musulmane européenne, alors que les données montraient l’inverse. Destinée à nous persuader que l’islam n’a rien à voir avec les crimes commis en son nom, cette distinction a contribué à altérer notre perception du fait islamique en nous faisant perdre un temps précieux.
En revanche, il faut selon vous distinguer les identités "arabes", "orientales" et "musulmanes". Vous invitez à "décoloniser l’Orient", en soulignant que le monde préislamique a longtemps été occulté par l’islam…
L’historiographie musulmane enseigne que l’Orient préislamique était une terre d’arriération, de barbarie, conformément à une logique coloniale assez classique. Les musulmans ont dévalorisé l’héritage de l’Orient préislamique pour mieux insister sur les prétendus apports de l’islam à la civilisation. Cette réécriture de l’Histoire a eu un effet dévastateur, entretenant chez les musulmans un profond mépris pour le passé de leurs ancêtres avant l’islam. Dans ces pays, les civilisations anciennes ont d’ailleurs toujours été exhumées par les Européens et très rarement par les autochtones.
Mais cette vision s’est aussi imposée dans le monde occidental. Une grande partie de notre indulgence à l’égard de l’islam vient de la conviction erronée que cette superstition était la meilleure chose qui pouvait arriver aux Arabes, aux Berbères, aux Turcs ou aux Persans. Un préjugé insultant qui néglige que tous ces peuples ont jadis baigné dans des cultures plus raffinées, faisant dire à Claude Lévi-Strauss que l’islam "a coupé en deux un monde plus civilisé". Quand on se souvient que les Arabes ont pu donner des empereurs et des impératrices à Rome, des professeurs à Athènes ou que l’Afghanistan produisait jadis de magnifiques sculptures gréco-bouddhistes, on est en droit de contester le mensonge d’un islam civilisateur.
Il faut se demander à quoi ressemblerait notre monde aujourd’hui si l’islam avait échoué dans son expansion. Cette uchronie serait salvatrice pour les peuples soumis au joug musulman. Un pays fait d’ailleurs exception dans ce tableau : l’Iran. Bien que la Perse sassanide fut la première à tomber sous les coups des musulmans, les Iraniens ont su sauvegarder une mémoire préislamique très forte. Il est probable que tout cela ne soit pas étranger à la révolution actuelle de la jeunesse iranienne contre la République islamique.
Le Bagdad des Abbasides, du VIIIe au XIIIe siècle, a représenté un âge d’or commercial et intellectuel, alors que l’Europe chrétienne était très en retard. C’est aussi l’époque où le sunnisme tel que nous le connaissons aujourd’hui s’est formé, avec le développement des hadiths, la sacralisation de la figure de Mahomet et l’essor des conversions. N’est-ce pas la preuve qu’il n’y a pas de déterminisme religieux ?
C’est précisément parce que les premiers musulmans ne convertissaient pas beaucoup que le califat abbasside n’était pas une société musulmane à proprement parler. Le christianisme était encore majoritaire en Syrie ou en Haute-Mésopotamie jusqu’aux premières croisades. A titre d’exemple, ce sont principalement les chrétiens syriaques qui ont transféré le savoir grec dans la langue arabe, car les musulmans n’ont jamais voulu apprendre le grec en raison de leurs préjugés religieux. Ce qu’on considère comme l’âge d’or du monde islamique correspond en réalité à la période la moins musulmane du monde musulman, puisque l’orthodoxie n’était même pas encore cristallisée. Les madrasas ont par exemple été développées par les Turcs Seldjoukides à partir du XIe siècle.
L’islamisation est beaucoup plus subtile que l’idée que beaucoup de gens s’en font.
Vous avez raison de souligner que l’Europe était alors à la traîne. Mais il ne faut pas oublier dans quel contexte l’islam est né et a connu son essor. En s’emparant de la Mésopotamie, de la Perse et en dérobant la Syrie et l’Egypte à l’Empire romain d’Orient, l’islam a occupé "l’un des plus vieux carrefours de peuples civilisés qui soient au monde", pour citer les mots de Fernand Braudel. Faire fructifier cet héritage était donc la moindre des choses.
Il serait absurde d’affirmer que l’islam n’a jamais été un foyer de créativité et que des musulmans n’ont jamais brillé par leur talent. En revanche, on ne peut pas attribuer ces foyers de culture et d’ingéniosité à l’islam, dans la mesure où des juifs, des chrétiens, entre autres communautés, ont aussi contribué à l’éclat de ces sociétés tombées sous la domination musulmane. De la même façon que la Russie communiste a eu des artistes et scientifiques remarquables. Mais peut-on imputer le génie d’un Chostakovitch au système soviétique ? Et ne peut-on pas se demander si la Russie aurait connu beaucoup plus de génies si elle s’était dotée d’institutions plus libérales ? Il y aurait sans doute eu bien plus d’Averroès si l’Orient n’avait jamais connu l’islam et était resté dans un giron gréco-romain, perse ou syriaque.
Vous qualifiez Mahomet de "bédouin esclavagiste". Mais le Coran, s’il n’a jamais condamné l’esclavage, encourage quand même l’affranchissement des esclaves. On en retrouvait d’ailleurs parmi les premiers compagnons de Mahomet…
On ne sait pas vraiment qui était Mahomet, et s’il fallait reconstituer une biographie historique, celle-ci ne ferait pas plus que quelques lignes. En revanche, on peut rappeler que le premier réquisitoire contre l’esclavage dont on dispose dans la littérature mondiale provient de Grégoire de Nysse, au IVe siècle. L’islam a émergé trois siècles plus tard, et le Coran ne s’est en réalité figé que vers le Xe siècle. Cette religion aurait pu faire fructifier les éléments les plus libéraux et humanistes de l’Antiquité tardive, mais ça n’a pas été le cas. Certes, le Coran encourage l’affranchissement, mais il légitime aussi la production d’esclaves. En réalité, le monde musulman n’a jamais été capable de formuler la moindre critique contre l’institution esclavagiste.
Le mouvement abolitionniste est venu des Européens. Il n’y a jamais eu dans le monde musulman l’équivalent de la controverse de Valladolid, d’un Condorcet, d’une Société des amis des noirs ou d’une Anti-slavery Society qui, au Royaume-Uni, a été un bastion de la lutte internationale contre les traites. Le reflux de l’esclavage en terre d’islam doit presque tout à la pression coloniale occidentale, britannique et française en premier lieu. Avec Daech, on a aussi vu une résurgence de l’esclavage au XXIe siècle, en parfaite conformité avec les traditions islamiques. Et quand on regarde les rapports sur les pays les plus touchés par l’esclavage moderne, les pays musulmans sont encore une fois surreprésentés.
N’est-ce pas périlleux d’englober l’ensemble des musulmans et des pays musulmans dans un même bloc civilisationnel ? Des pays comme l’Afghanistan, le Maroc, l’Arabie saoudite ou l’Iran, sont très différents…
Aucune civilisation n’est homogène. Il existe toujours des courants d’opinion contradictoires et des différences culturelles. C’est le cas entre le Maroc et l’Afghanistan autant qu’entre la France et les États-Unis. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de socle commun. La sociologie n’a pas besoin de postuler l’homogénéité d’un groupe social pour faire son office, sa fonction étant d’identifier des faits sociaux, compris comme des phénomènes collectifs singularisant une communauté que la statistique peut isoler.
Lorsque je dis que les sociétés musulmanes sont surreprésentées parmi les régimes autoritaires, cela ne signifie pas que tous les musulmans adhèrent à des valeurs autoritaires. Seulement qu’il existe une surreprésentation, donc une anomalie statistique, qui permet de distinguer cette aire civilisationnelle d’une autre.
Et cela vaut également lorsqu’on procède à des comparaisons régionales : il y a d’importantes disparités entre l’Afrique musulmane et l’Afrique chrétienne, les sociétés chrétiennes africaines étant globalement moins mal loties que leurs homologues musulmanes. Même constat en Asie, où les sociétés asiatiques musulmanes tendent à obtenir de moins bons résultats que l’Asie non-musulmane.
Vous écrivez que les "fanatiques de Mahomet" n’ont pas besoin de "siéger au cœur des institutions pour asseoir leur emprise", mais qu’il "leur suffit d’atteindre une masse critique pour que la liberté vacille sous le poids du nombre". Doit-on en déduire que vous endossez la théorie du grand remplacement ?
La France et l’Europe ont connu une augmentation substantielle de la population musulmane ces cinquante dernières années, en raison des flux migratoires et des différentiels de natalité entre les musulmans et les non-musulmans. Dans les années 1970, il y avait en France une centaine de mosquées. Aujourd’hui on en a plus de 2 000. En Seine-Saint-Denis, la proportion des musulmans oscille aujourd’hui entre 40 et 50 % selon les estimations, quand elle était négligeable au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Or, les enquêtes sociologiques convergent pour établir que les musulmans sont plus réfractaires que leurs compatriotes non-musulmans aux valeurs démocratiques, libérales et républicaines. Ils sont plus perméables que la moyenne à des préjugés antijuifs, sexistes, homophobes autoritaires et tolèrent davantage la violence.
Selon vous, les conséquences sont déjà visibles ?
La démocratie libérale est le fruit d'un processus anthropologique auquel le monde musulman est resté étranger. Il découle de l'augmentation de la part de l'islam un affaiblissement de nos institutions démocratiques, ce qui n’est d’ailleurs même pas dans l’intérêt des musulmans, dans la mesure où c’est dans les sociétés non musulmanes où leur condition est la moins désagréable. Quand des rapports officiels nous expliquent depuis vingt ans que des juifs ne peuvent plus être scolarisés, n’importe où en raison de la multiplication des quartiers islamisés (rapport Obin) ; quand on déscolarise la jeune Mila au motif qu’elle a parlé en des termes un peu crus d’un être invisible, parce que l’État n’est pas capable d’exfiltrer les oppresseurs à l’origine de la cabale ; quand le corps professoral s’autocensure massivement en raison de la crainte de conflits qui naîtraient de l’exercice de son autorité et de la transmission du savoir, voilà autant de domaines où la superstition l’emporte sur la norme républicaine. Et on pourrait continuer longtemps.
L’islamisation est beaucoup plus subtile que l’idée que beaucoup de gens s’en font – une conversion massive à l’islam. Cela ne signifie pas que tous les Français vont soudainement se mettre à prier en direction de La Mecque. Cela signifie, en revanche, que nous intériorisons, petit à petit, de manière informelle, des normes de comportement anormales dictées par une superstition tyrannique en raison de ce "djihadisme d’atmosphère" (Gilles Kepel) qui s’installe dans nos sociétés. Quand Ayaan Hirsi Ali (NDLR : une écrivaine néerlando-américaine d’origine somalienne, connue pour sa critique de l’islam) doit partir des Pays-Bas pour aller s’exiler aux États-Unis après l’assassinat de Theo van Gogh car elle n’est plus en sécurité dans la patrie de Spinoza, quand Salman Rushdie quitte l’Angleterre pour les mêmes raisons, quand la cheffe de la police berlinoise recommande aux juifs et aux homosexuels de ne pas aller dans certains quartiers à forte concentration arabe, tous ces phénomènes mis bout à bout montrent que les frontières de la civilisation se rétrécissent lentement sur le continent européen.
Même si le pays est toujours dominé par un régime islamiste, l’Iran a aujourd’hui une société très sécularisée. L’Arabie saoudite, berceau de l’islam, a connu sur le plan social une évolution spectaculaire depuis dix ans. Ces évolutions ne contredisent-elles pas votre thèse de l’incompatibilité de l’islam avec la modernité ?
L’Iran est un cas très intéressant, car c’est le pays du Moyen-Orient qui a été le premier à succomber aux conquêtes islamiques et qui affiche désormais des niveaux de désaffiliation religieuse parmi les plus élevés. Les enquêtes montrent un véritable désamour de la jeunesse iranienne pour l’islam. Donc je vois dans l’Iran un exemple d’espoir de libéralisation, par la sortie de la superstition de Mahomet.
Mon livre me vaudrait d’être tué en Arabie saoudite
En ce qui concerne l’Arabie saoudite, il est vrai que Mohammed ben Salmane, le prince héritier, est en guerre contre certains courants de l’islam. Mais n’en faisons pas non plus un disciple de Tocqueville. Mon livre me vaudrait d’être tué dans ce pays. Malgré certaines évolutions, l’Arabie saoudite reste une théocratie. Nous verrons si ces évolutions vont se poursuivre, même si je reste prudent. J’ai en tête les débats du XIXe siècle, lorsque l’Empire ottoman s’ouvrait à la modernité. Des voyageurs comme Flaubert se plaisaient à rêver de la fin du "musulmanisme". Or l’Histoire a montré que l’on n’est jamais à l’abri d’un revivalisme religieux, en particulier quand on s’acharne à reconnaître à l’islam une validité morale. Il serait plus cohérent et efficace de réfuter la religion musulmane en tant que telle.
Votre livre se veut un "plaidoyer pour une apostasie de masse". Croyez-vous qu’une "désislamisation", comme il y a eu une déchristianisation dans les pays occidentaux, est l’avenir de ces sociétés ?
Évidemment, ça ne se fera pas du jour au lendemain. Mais la première étape, c’est de poser cet horizon comme souhaitable et possible. Je dois dire que je suis assez surpris de la pusillanimité qui est la nôtre, en France, alors même que nous nous réclamons des Lumières et de la rationalité. Notre timidité à l’égard de l’islam n’est pas à la hauteur de notre héritage philosophique. Que penserait quelqu’un comme Diderot de notre lâcheté, lui qui qualifiait Mahomet, dans l’Encyclopédie, de "plus grand ennemi que la raison humaine ait eu" ?
Quand je vois les niveaux de désaffiliation religieuse spectaculaire qu’affiche l’Iran, un régime théocratique sanguinaire où une femme peut être assassinée pour le seul motif de mal porter son voile, je me dis que les Occidentaux n’ont aucune excuse pour ne pas faire ce même travail dans leurs propres sociétés. Cela devrait être le rôle de l’Éducation nationale que d’enseigner une approche du fait religieux plus scientifique. Au lieu de ça, les manuels d’histoire, comme le dénonçait déjà l’orientaliste Guillaume Dye il y a quelques années, recyclent la vulgate musulmane sans la moindre distanciation critique et historique. Il faudrait l’équivalent de ce que Spinoza et Ernest Renan ont fait avec la méthode historico-critique appliquée à la Bible et les Evangiles.
Votre combat vient-il de votre histoire personnelle ?
Mes parents sont nés aux Comores, à Anjouan, une île qui a été sous domination française pendant près d’un siècle. Ils ont eu la chance de faire partie de ces personnes qui ont fréquenté l’école française, et pas seulement les écoles coraniques où l’on apprend à de très jeunes enfants à réciter des versets et sourates du Coran en arabe sans leur apprendre l’arabe au préalable. Mon divorce avec la religion musulmane s’est fait à l’amiable.
C’est plus tard, à mesure que ma conscience politique s’aiguisait, que je me suis demandé pourquoi j’étais là. Toute personne issue de l’immigration postcoloniale est amenée à se poser cette question sur le paradoxe de naître à plusieurs milliers de kilomètres du monde dans lequel ses parents sont nés. Ça conduit à s’interroger sur les dysfonctionnements qui ont poussé nos ancêtres à l’exil. Certains y répondent en blâmant l’Occident. Un examen plus attentif des données historiques éloigne de cette posture revancharde et infantile. Ce livre répond aussi à ce besoin de comprendre les dysfonctionnements qui ont amené à ma présence ici et qui expliquent que, même dans ma famille, certains sont morts en essayant de traverser la mer pour migrer en France. Quand on est un minimum constitué, on ne peut pas s’accommoder d’un tel état de fait.
L’islam contre la modernité, par Ferghane Azihari. Presses de la Cité, 400 p., 22 €.