Le film "Gourou" analysé par un sociologue : "Distinguer le bon du mauvais coach légitime le reste du milieu"
Porté par un Pierre Niney magistral, Gourou, réalisé par Yann Gozlan, est sorti en salle ce mercredi 28 janvier. L’acteur - et également coproducteur - incarne Coach Matt, "numéro un des ventes en développement personnel". La première partie du film, qui met en scène un personnage ivre de réussite, plonge avec brio le spectateur dans ce monde en plein essor. Elle en décrit les mécanismes, les ressorts et les codes religieux réinterprétés à la sauce moderne. Mais très vite, Coach Matt se heurte à une sénatrice bien décidée à réglementer la profession, mais aussi à la presse - on a, forcément, apprécié le passage où il refuse une interview d’un "journaliste de L’Express". Son empire menacé, le personnage entame alors une descente aux enfers, dans un thriller prenant et profondément malaisant. Le film peine néanmoins à éviter la caricature, et la critique du développement personnel et des dérives sectaires s’en trouve quelque peu diluée.
L’Express a pu regarder Gourou avec le sociologue Damien Karbovnik, auteur du livre Le développement personnel : nouvel opium du peuple ? (Éditions des Équateurs), fruit de centaines d’entretiens et de 15 ans de recherche et d'enquêtes de terrain auprès des adeptes et des professionnels. Pour lui, le film est à la fois une réussite et une occasion manquée. Réussite parce qu’il montre avec justesse les ressorts d’un milieu en pleine expansion. Occasion manquée parce qu’en caricaturant la chute de son personnage, il évite la question de fond : pourquoi tant de personnes se tournent-elles vers le développement personnel ? Et pourquoi son vocabulaire a-t-il colonisé tous les pans de notre société ? Attention, cet entretien contient des spoilers majeurs.
L’Express : En tant que sociologue spécialiste du développement personnel, avez-vous apprécié Gourou ?
Damien Karbovnik : C’est un bon film, plutôt intelligent et globalement réaliste. La première partie est excellente. J’ai particulièrement apprécié la scène d’ouverture, la conférence de Coach Matt. Elle est incroyable : tout y est ! C’est une excellente plongée dans cet univers qui permet de faire comprendre aux spectateurs ce qui s’y joue.
Le portrait de Coach Matt est très juste aussi. C’est une référence à peine cachée à David Laroche, l’un des seuls coachs français à aller autant sur le terrain de l’émotion, "à l’américaine", sans cacher sa volonté de faire de l’argent. Matt, comme de nombreux coachs, s’invente aussi une vie pour se donner de la contenance et une légitimité. Il assume son mensonge, et à raison. Prenez Deepak Chopra [NDLR : un médecin américain chantre de la médecine intégrative] : ses approximations ont été maintes fois démontées, mais il s’en sort toujours avec une mise en récit dont ses fans s’accommodent.
Ce sont des situations que vous avez pu observer lors de votre travail en infiltration sur le terrain ?
J’ai vu des cas très similaires, même si les coachs sont rarement aussi bons que le personnage incarné par Pierre Niney. En revanche, je ne pratique pas l’infiltration : je me déclare toujours comme sociologue. La seule fois où cela n’était pas possible, j’ai été "grillé" en 15 minutes, un peu comme le personnage de la journaliste dans le film ! Cette scène est, elle aussi, brillante. Et elle montre parfaitement comment il est facile dans ces milieux de détecter un "infiltré" grâce à de simples recherches sur les spectateurs qui achètent leurs billets.
Même sans cela, il leur suffit d’un peu d’expérience et d’observation pour rapidement repérer les comportements atypiques. Et il n’y a pas besoin d’avoir autant de moyens que dans le film. D’ailleurs, je n’ai vu de salles filmées en permanence avec des caméras partout que dans une très grosse structure religieuse que je ne peux pas nommer car très procédurière.
Lors de cette fameuse scène d’ouverture, coach Matt lance à un des participants de sa conférence : "Tu n’es pas obligé de répéter mot pour mot, ce n’est pas la messe ici !". Pourtant, en creux, le film comme votre livre présentent le développement personnel comme la nouvelle religion moderne, pourquoi ?
Le développement personnel occupe la fonction sociale que la religion avait. Il permet des rassemblements collectifs et des rituels qui recréent du lien entre les personnes. La dimension collective du développement personnel est souvent trop occultée. La critique facile consiste à n’y voir que narcissisme et individualisme exacerbé. Si ces aspects existent, les pratiquants viennent aussi chercher un lien qualitatif avec les autres participants, et avec un coach qui "donne du sens" à leur vie, à leur travail, etc.
La phrase "On n’est pas à la messe" montre aussi que ce milieu a compris que les gens ont besoin de rituels plus souples, adaptés à la modernité. Ce n’est plus la formule exacte qui fonctionne, mais l’ensemble du système. Ce film est très durkheimien dans le fond : il montre que le développement personnel s’est approprié les codes de la religion pour les adapter à nos valeurs, nos attentes et aux problématiques du néolibéralisme et du néomanagement. Un regret néanmoins, en insistant sur les phénomènes collectifs, le film occulte trop les phases individuelles, alors que le développement personnel conjugue ces deux aspects.
Un concept qui revient souvent dans le film est celui de "reprendre le pouvoir" sur sa vie. Cette promesse explique-t-elle le succès du développement personnel ?
Oui, et le personnage le montre très bien en proposant des solutions en ce sens à ses fans. Vers la fin du film, il lance cette réplique magistrale à son équipe : "Le monde est fait pour que chacun reste à sa place et je ne l’accepte pas, c’est pour ça qu’on m’embête". Il s'agit d'un discours récurrent dans ce milieu, car c’est ce que les gens viennent chercher : s’entendre dire qu’ils peuvent changer quelque chose à leur vie. C’est pour cette raison que les critiques extérieures, la presse et les "sachants" pour reprendre l’expression du film, n’ont aucune prise sur eux. Car le but du développement personnel est bien de proposer une émancipation d’une société qui "va mal".
La presse est d’ailleurs présentée comme un antagoniste au coaching dans le film. Les médias portent-ils le combat contre les dérives sectaires de la bonne manière ?
Il y a bien sûr des journalistes qui font bien le travail, mais d’autres sont beaucoup plus ambivalents. A ce titre, la scène du film qui se déroule sur le plateau de Cyril Hanouna est très bonne puisqu’elle montre comment les médias participent à la circulation du développement personnel, sans même s’en rendre compte.
Plus généralement, la critique médiatique du développement personnel reste souvent superficielle : on débunke des pratiques, mais on n’interroge pas les raisons pour lesquelles les individus lui font confiance malgré tout. C’est regrettable, car comprendre ce vocabulaire, décortiquer le concept de "potentiel caché" qu’il faudrait à tout prix développer est essentiel. Pourquoi tant de gens adhèrent-ils à l’idée qu’on ne se suffirait pas tel que l’on est ? Il existe notamment des travaux en psychologie et en sociologie à ce sujet, mais ils ne sont pas audibles. Peut-être parce qu’ils appellent à repenser les structures et les organisations, notamment du travail, et que cela s’avère plus complexe que de demander aux gens de s’adapter en travaillant sur eux.
Finalement, critiquer le développement personnel arrange tout le monde tant qu’on ne va pas au bout de la critique. Or le but du développement personnel est de contrecarrer des problèmes que les gens vivent dans une société qui ne leur convient plus. Le film ne va pas non plus suffisamment loin sur ce sujet, il n’explique pas pourquoi tant de personnes se tournent vers ces milieux, même s’il évoque, à juste titre mais trop brièvement, que certains fuient un phénomène d’emprise, en particulier familial - comme un inceste -, pour se retrouver face à un autre.
On pourrait aussi lui reprocher de présenter une descente aux enfers très caricaturale, au point de diluer la critique du développement personnel…
Je crois que le réalisateur a essayé de projeter l’idée que les gens se font d’une dérive sectaire. Or cela ne se passe pas vraiment comme ça dans la réalité. De plus, en distinguant le "bon" du "mauvais" coach avec des critères extrêmes comme le meurtre, le film légitime involontairement le reste du milieu. D’ailleurs de nombreux coachs s’empressent déjà sur les réseaux sociaux de se dissocier du personnage en affirmant, évidemment, "ne pas faire la même chose", alors qu’ils utilisent les mêmes ressorts. Et je suis persuadé que de nombreux spectateurs se diront "mon coach n’a rien à voir". Pourtant, les coachs n’ont pas besoin de tuer pour être profondément problématiques.
Il y aurait eu d’autres moyens de montrer la descente aux enfers. J’ai côtoyé quelques coachs dans la vie réelle : ces gens déploient une énergie considérable pour réussir. Ils vivent en représentation quasi permanente, jusqu’à parfois se « cramer » complètement et recourir à différentes substances énergisantes et euphorisantes pour tenir le rythme. Mais, une fois les projecteurs éteints, ils sont souvent vidés et affrontent des descentes émotionnelles vertigineuses qu’ils peinent à contrôler.
Le film fait aussi, malheureusement, un amalgame entre gourou, coaching et développement personnel. Or les trois ne se recouvrent pas forcément. Le personnage de Pierre Niney est un professionnel du développement personnel. Il utilise le langage de ce milieu - qui n’est pas nécessairement celui du coaching -, puisqu’il explique que la solution à tous nos problèmes réside dans l'exploitation de notre potentiel intérieur. Quant au terme "gourou", il ne renvoie à rien de précis, au-delà de son imaginaire d’emprise. Or, dans le film, cette emprise est finalement peu présente.
Il y a pourtant une scène où Coach Matt pousse un de ses fans à démissionner devant tout le monde et une autre au Sénat, où on l’accuse de manipulation...
C’est vrai, mais cela montre d'une manière un peu trop simple ces phénomènes extrêmes qui incitent aussi certaines personnes à divorcer, à délaisser leurs enfants ou à arrêter leurs traitements médicaux.
Les scènes au Sénat sont aussi très intéressantes, parce qu’on voit le coach face à ses responsabilités. En revanche, on peut s’interroger sur la volonté de légiférer sur la manipulation. En tant que citoyen attaché à la République et au débat démocratique, ce concept me gêne. Dans ce cas, ne faudrait-il pas légiférer sur les discours de certains politiciens ou de la publicité en général ? Le film montre “l’utopie” du coaching et de ceux qui veulent le réglementer. Or l’un comme l’autre se bercent d’illusions.
N’est-ce pas la conclusion du film, quand Coach Matt lance à l’auditoire : "Je sais pourquoi vous êtes là. Et aussi longtemps que vous aurez besoin de nous, nous serons là" ?
Cette scène finale, avec Coach Matt qui sombre, mais qui se relève au dernier moment est effectivement remarquable. C’est un coup de maître. Elle illustre aussi pourquoi le développement personnel et son vocabulaire sont complètement intégrés à la société : ils répondent à un véritable besoin existentiel.
On peut même le voir à l’œuvre sur les applications de rencontre où le tag “développement personnel" est très fréquent et où ses éléments de langage fourmillent sur les profils. Certains n'hésitent pas à écrire qu'ils veulent rencontrer celui ou celle qui les aidera à "donner le meilleur d'eux-mêmes". Cela montre à quel point ce rapport au monde est devenu central dans notre société.