Un week-end à Stockholm : les ultimes tableaux de Picasso, entre audace et urgence
On le sait, Pablo Picasso était fasciné par le Déjeuner sur l’herbe d’Edouard Manet, objet de scandale lors de sa première présentation publique en 1863, mais surtout tableau emblématique considéré par l’histoire de l’art comme la première peinture moderne. A partir de 1954, le frondeur espagnol s’en empare sur le papier, sur la toile ou sur des plaques de céramique, explorant et réinterprétant la composition à sa sauce, tantôt ironique, tantôt sérieuse, modifiant à son gré la distribution initiale des personnages, comme le ferait l’ordonnateur d’une réunion échangiste.
Au début des années 1960, Picasso s’attelle à un aspect de l’œuvre jusqu’alors négligé : le plein air. Il réalise une série de maquettes en carton des protagonistes du Déjeuner qu’il agrémente d’arbres dessinés au crayon. Changement notable : la femme ne fixe pas le spectateur comme dans la version de Manet mais regarde l’homme face à elle, tandis que les figures masculines, à l’origine élégamment vêtues, qui l’entourent, sont métamorphosées en baigneurs nus.
A partir des maquettes de Picasso, dans la foulée du peintre avec lequel il collabora près d'un quart de siècle, le sculpteur norvégien Carl Nesjar façonne un groupe de sculptures en béton que l’on peut admirer dans les jardins du Moderna Museet, à Stockholm. Aujourd'hui, l’œuvre est d'ailleurs l’une des pièces maîtresses montrées dans la cadre de Sena Picasso, l’exposition que l’institution suédoise consacre à la dernière décennie de l’artiste, de 1963 jusqu’à sa mort en 1973.
Il change sa façon de peindre
A l’époque, Pablo Picasso vit retiré à Mougins, dans le Midi, avec sa seconde épouse, Jacqueline Roque, loin de toute vie publique. L’octogénaire œuvre sans relâche dans son atelier, peint le jour et dessine la nuit, affirmant son attachement à la forme humaine, à l’encontre de la tendance d’alors tournée vers le minimalisme et le conceptualisme. Néanmoins, sa façon de peindre change : comme animée par l’urgence, elle privilégie l’immédiateté et l’expressivité, refusant tout ce qui pourrait relever du peaufinage. "Beaucoup de ces œuvres tardives peuvent être considérées comme des allégories de l’acte de peindre lui-même, où la toile devient un seuil entre l’art et la vie", pointe Jo Widoff, la commissaire de l’exposition.
Même si, dans ses dernières années, Pablo Picasso continue d’être célébré, comme en 1966 lorsque la Ville de Paris organise la plus grande rétrospective consacrée à un artiste de son vivant, il divise les experts : si certains saluent l’audace d’un créateur au dernier acte de sa vie qui lâche les chevaux, d’autres fustigent cette peinture appliquée à la hâte, simplifiée et codifiée à l’extrême. En 1965, le critique britannique notoire John Berger juge ainsi que le temps de Picasso est bel et bien révolu. Au cours de cette période, ce sont d’ailleurs surtout la sculpture et la production graphique de l’artiste qui sont mises en avant, notamment par la galerie Leiris, accompagnateur clé de sa carrière, mais aussi par la Tate Gallery de Londres et le MoMA de New York.
Il faudra attendre 1981, huit ans après la mort de la star controversée, pour que ses toiles tardives connaissent un rayonnement insoupçonné quand elles sont exposées outre-Manche, à la Royal Academy, au côté de la relève incarnée par Georg Baselitz, Jean-Michel Basquiat ou Anselm Kiefer. Les ultimes tableaux de Picasso deviennent alors ceux d’un génial précurseur de toutes les expérimentations à venir. Un véritable tournant dans la compréhension de son processus créatif qui, de nos jours encore, nourrit les spéculations.