Blanchiment, dérives sectaires, escroqueries : l’inquiétant business des universités en ligne
Il y a d'abord le nom, forcément ronflant qui claque comme une promesse d'ascension sociale et nourrit la chimère d'un CV rutilant. Le rêve américain à portée de clics, allégé de quelques milliers de dollars en moins. L'American Management University (AMU) est une université 100 % en ligne, apparue sur la Toile en octobre 2024. Au Journal officiel où elle est enregistrée en tant qu'association, elle figure au départ sous le nom de Global University of Sciences and Technology. Puis, en avril 2025, ses géniteurs l'ont rebaptisée, lui donnant un vernis plus américain, gage sans doute de modernité.
Créée par un certain Roy Virgin, star autoproclamée du management, consultant à ses heures perdues et leader "en motivation", l'AMU a son siège sous le soleil californien, à Upland dans le comté de San Bernardino. Mais sur son site Internet où des photographies d'étudiants radieux défilent en boucle, on découvre que le "global headquarter" de l'université est installé au 11, rue de Magdebourg, non loin de la place du Trocadéro, à Paris. Une adresse prestigieuse qui rassemble, vante le site, le centre administratif, le service des inscriptions, quatre salles de conférences et six salles de réunion dans un espace ouvert. Plusieurs espaces de détente permettent aux étudiants de se relaxer pendant les pauses et entre les cours. Pour convaincre de la beauté des lieux, une image passée par la moulinette d'une intelligence artificielle montre un vaste bâtiment moderne dont le hall d'entrée est flanqué de deux grands palmiers.
Accréditation kirghize
Problème, il n'y a pas de palmiers rue de Magdebourg. A l'adresse indiquée, un restaurant thaï dont les crevettes au curry rouge font saliver les salariés du quartier. Et au deuxième étage de cet immeuble haussmannien, une entreprise de domiciliation d'entreprises qui revendique entre 700 et 800 clients. Le 11, rue de Magdebourg n'est qu'une boîte aux lettres. Dans le vade-mecum d'une soixantaine de pages présentant les dizaines de formations proposées pour l'année 2026 – bachelor of marketing, master of management and leadership, doctor of business administration... -, l'AMU précise qu'elle est reconnue par le ministère français de l'Education. Elle s'enorgueillit aussi de l'accréditation IARC, label garantissant une formation de haut niveau, délivrée par le Kirghizistan, pays dont on ne mesurait sans doute pas encore l'influence sur la carte mondiale de l'enseignement supérieur.
L'American Management University fait partie de la kyrielle d'établissements qui prolifèrent sur la Toile depuis trois ans. Laurent Batsch, l'ancien président de l'université Paris-Dauphine, en fait un scrupuleux relevé. Pas un mois sans qu'il ne pointe au Journal officiel la création d'une de ces curieuses structures, dénonçant un Far West éducatif. Exemple avec la Saint George International University créée en avril 2024 et dont le siège est à Grenade dans les Caraïbes, l'University of America-Paris qui a vu le jour en octobre 2024 ou encore la Logos University, en février de la même année. Toutes affichent des catalogues de formation longs comme une thèse de philosophie. Sauf qu'aucune n'a reçu l'autorisation du ministère de l'Enseignement supérieur français pour délivrer un diplôme de grade licence ou master. Des officines qui peuvent aisément blanchir de l'argent, soutient un connaisseur du secteur. Quoi de plus facile que de s'inscrire pour quelques milliers d'euros et remettre ainsi dans le circuit les recettes de trafics en tous genres ? Qui pour vérifier que ces cours existent réellement et qu'ils ont bien été dispensés ?
D'autres institutions cachent mal leur vernis religieux, comme la Veni Creator University dont l'adresse renvoie à un centre de coworking proche de la gare Saint-Lazare à Paris et qui n'a jamais reçu le moindre étudiant, la Christian Business School ou encore l'Ivy Ember Christian University. Après les formations liées au bien-être comme le reiki ou la réflexologie, les églises évangéliques se sont engouffrées dans la brèche. Ainsi, le JO daté du 23 décembre 2025, officialise la naissance d'Elite University. Une structure composée d'Elite Business School, dédiée aux métiers de la vente, du marketing, de la finance, du management incluant aussi l'intelligence artificielle ou la cybersécurité, à laquelle s'ajoute la Bible School, consacrée à la formation extra-séculière et enfin Elite publication (semence et vie) dont l'objectif est de produire, d'éditer et de diffuser des ressources pédagogiques. Un groupe installé à Eaubonne, dans le Val-d’Oise et très lié à une église évangélique. Aux manettes, Enoch Bilouatou, un ingénieur en informatique. A L'Express, il affirme vouloir dès la rentrée de septembre délivrer des diplômes de niveau BTS, "une première étape" jure-t-il. Ses connaissances en matière d'éducation ? "J'ai donné des cours particuliers". L'origine des fonds ? Son réseau et des subventions publiques. Quant aux professeurs, l'informaticien compte là encore sur ses amis, et sur France Travail.
La liberté de l'enseignement
La Miviludes, le service du ministère de l'Intérieur chargé de l'observation des phénomènes sectaires, souligne que le phénomène d'embrigadement par des églises évangéliques s'est considérablement développé ces dernières années, tout en reconnaissant qu'aucun signalement n'a été jusqu'à présent recensé venant de ces universités. Peut-être parce qu'une majorité d'entre elles ont à peine quelques mois d'existence. Le ministère de l'Enseignement supérieur botte, lui, en touche. Revenir sur la loi de 1875 qui autorise la libre installation d'un établissement post-bac ? "Nous ne sommes pas en Roumanie sous Ceausescu", rétorque un haut fonctionnaire de la Rue Descartes. Sur la Toile, les universités bidon ont encore de beaux jours devant elles.