"Ses conseillers sont fous de ne pas le freiner..." : l’obsession tarifaire de Trump vue par Desmond Lachman
Et si c'était le faux pas de trop pour Donald Trump ? Après le revers infligé à ses droits de douane par une Cour suprême pourtant à majorité conservatrice, le président américain, fidèle à lui-même, a choisi de contre-attaquer en annonçant de nouveaux droits mondiaux de 10 %. Mais de l'avis de Desmond Lachman, chercheur à l'American Enterprise Institute (think tank libéral basé à Washington), en refusant de laisser le dernier mot à la plus haute juridiction des États-Unis, Donald Trump a probablement laissé passer le plus beau cadeau politique de sa vie : "On aurait pu penser qu'une personne rationnelle saisirait cette porte de sortie, car les droits de douane ne sont pas populaires, il a des élections de mi-mandat à gérer, et il a un problème de pouvoir d'achat que ces droits aggravent", explique à L'Express cet ancien directeur adjoint du FMI.
Selon lui, l'obsession tarifaire du chef d'État américain, ajoutée à une situation budgétaire explosive, constitue un mélange hautement inflammable : "Les États-Unis ont d'énormes besoins de financement extérieur, et ce que Donald Trump fait, c'est s'employer à saper la confiance des étrangers", déplore-t-il. Une seule force, plus puissante que Donald Trump lui-même, pourrait, ajoute-t-il, le contraindre à renoncer à ces droits de douane... Entretien.
L’Express : Après la décision de la Cour suprême, Donald Trump a annoncé de nouveaux droits de douane à 15 %, puis 10 %. Comment analysez-vous cette obstination ?
Desmond Lachman : Cela ne fait que créer une grande incertitude. Donald Trump utilise d’autres moyens pour revenir au niveau des droits de douane d’avant la décision de la Cour suprême. Je pense que cela montera jusqu’à 15 %, comme il l’a annoncé initialement, ce n’est qu’une question de temps. Le problème, c’est qu’il a négocié des accords commerciaux avec certains pays sur la base de droits moins élevés, ce qui pose une série de problèmes. Par ailleurs, ces nouveaux droits ne durent que jusqu’au 24 juillet. Que se passera-t-il après ? Il y a aussi une incertitude sur les contestations juridiques. L’administration a collecté 130 milliards de dollars grâce à ces droits de douane que la Cour suprême juge désormais invalides. Cela signifie que les entreprises ou les particuliers peuvent demander le remboursement de droits de douane qui leur ont été prélevés. Cela risque d’être un véritable casse-tête. FedEx poursuit déjà le gouvernement pour cela. Enfin, il y a la question du budget. Plus de 130 milliards de dollars de droits de douane ont été perçus en 2025. Si vous les retirez, cela ne fera qu’aggraver le déficit budgétaire.
Donald Trump s’appuie désormais sur l’article 232 de la loi de 1962 sur la sécurité nationale permettant à l’exécutif d’intervenir sans passer par le Congrès. Son administration veut imposer des droits de douane sur six produits différents, comme les batteries. C’est vraiment le chaos. Le problème, c’est que cela fait des Etats-Unis un partenaire économique peu fiable. Ce n'est pas bon pour un État qui dépend des étrangers pour financer ses déficits. Il y a déjà une inquiétude pour l’évolution de la dette américaine. Si vous rajoutez un gouvernement qui ne cesse d’aller dans toutes les directions, cela ne peut qu’avoir des implications sur le financement de cette dette...
Donald Trump assure que cette décision de la Cour suprême ne fait que lui donner plus de pouvoir, et qu’il peut se passer du Congrès pour approuver ses droits de douane…
Le Wall Street Journal a fort justement remarqué que la Cour suprême a offert une porte de sortie à Donald Trump, lui permettant de dire : "J’aurais aimé appliquer ces droits de douane, mais je ne peux pas". Une personne rationnelle aurait saisi cette occasion. Mais Trump a laissé filer le plus beau cadeau de sa vie, et clame désormais qu’il est plus puissant qu’avant, qu’il peut se passer du Congrès.
La Cour suprême vient de préciser très clairement que les droits de douane sont des taxes, et que pour augmenter les taxes, il faut l'accord du Congrès. Elle a aussi reproché à Donald Trump d’avoir trop interprété des lois pour pouvoir imposer ses droits de douane. Sa réaction est donc vraiment inquiétante. Il remet en cause une institution qui est censée le contrôler. Il critique en des termes très crus les juges qu'il a nommés. Cela n'augure rien de bon.
L'Union européenne a suspendu la mise en œuvre de son accord commercial avec Washington, souhaitant obtenir des éclaircissements. Comment les Européens devraient-ils agir maintenant ?
Les Européens sont dans une position difficile. Ils ont essayé de flatter Donald Trump, et il les a écrasés. En revanche, il a reculé face aux pays qui lui ont tenu tête, comme le Brésil. C’est certes un jeu dangereux, parce que cela peut déboucher sur une escalade. Ni l’Europe, ni le monde ne sont en très bonne position avec une personnalité comme Donald Trump. Mais ils devraient lui dire : "Nous avons conclu, un accord et maintenant vous revenez sur vos engagements, ce n'est pas comme ça que nous fonctionnons". C'est une stratégie qui a ses risques...
Donald Trump joue à un jeu très dangereux...
Moins d’un an après l’instauration de ces droits de douane, vous assurez qu’on peut déjà les qualifier d’"énorme erreur". Pourquoi ?
Tous les objectifs que ces droits de douane étaient censés atteindre ne l'ont pas été. Le déficit commercial américain en biens et services est resté autour de 900 milliards de dollars en 2025, comme en 2024. Ces droits de douane n’ont donc pas amélioré la balance commerciale. Donald Trump n’a pas non plus ramené des emplois dans le secteur industriel, comme il l’avait annoncé. L’année dernière, les États-Unis ont perdu 50 000 emplois dans le secteur manufacturier, tandis que la production est restée pratiquement stable. Le chômage n'est pas plus bas qu'avant. La croissance est de 2,4 %, alors qu’en 2024, elle était de 2,8 %. Ces droits de douane ont alimenté l’inflation, empêchant la Fed de réduire les taux d’intérêt. Selon une récente étude de la Réserve fédérale, les ménages et les entreprises américains paient environ 92 % des coûts liés à l’augmentation de ces droits de douane.
Mais ce n’est pas la seule chose qui m’inquiète dans la politique économique de Trump. Le pays a un déficit budgétaire qui s'élève à hauteur de 6 % du PIB, soit plus de 2 000 milliards de dollars qu’il faut financer, en plus de 9 000 milliards de dollars d’obligations à refinancer. Ce qui met la pression sur le dollar, et place les Etats-Unis en situation de vulnérabilité. Ils ont de grands besoins de financements étrangers. Or Donald Trump fait tout son possible pour saper la confiance étrangère, s’en prenant à la Fed, utilisant un langage insultant vers ses alliés, leur imposant des droits douane. Lorsque vous avez d'énormes besoins de financement, vous ne pouvez pas vous permettre de faire des erreurs dans d'autres domaines politiques. Donald Trump joue donc un jeu très dangereux. Il crée un climat d'incertitude énorme. Comment les gens sont-ils censés prendre des décisions d'investissement s'ils ne savent pas quel sera le coût de leurs produits ?
Ce qui maintient aujourd’hui l’économie américaine à flot, c’est boom de l'intelligence artificielle. Sans l’IA, la situation serait tout autre. Donald Trump a donc de la chance. Les États-Unis se portent bien malgré lui, et non grâce à lui, car ils dépensent des centaines de milliards de dollars dans des data centers.
Cette obsession tarifaire agressive peut-elle coûter cher à Donald Trump lors des élections de mi-mandat en novembre prochain ?
La question est surtout de savoir si nous allons avoir des élections équitables. Si c'est le cas, Donald Trump subira une lourde défaite. Comme le disait James Carville, l’ancien conseiller politique de Bill Clinton, dans les élections américaines, tout se joue sur l’économie. Or, la grande question aujourd'hui, c'est celle du pouvoir d'achat. Et Donald Trump commet la même erreur que Joe Biden lorsque celui-ci disait au peuple américain que l’économie allait très bien, alors que la plupart ressentaient le contraire. Tous les sondages indiquent que sur les questions économiques, les Américains souffrent, et Trump leur dit : "Non, vous ne souffrez pas."
D'ici les élections de mi-mandat, les prix seront en moyenne 6 % plus élevés qu'au moment où Donald Trump a pris ses fonctions. Et en plus de cela, les gens vont voir leur assurance maladie flamber. Les centres de données font exploser les prix de l'énergie dans de nombreux États. Il devrait donc être très facile pour les démocrates de pointer qu'il y a un vrai problème de pouvoir d'achat, ce qui annonce un échec retentissant pour Donald Trump.
Que disent les chefs d'entreprise américains et les milieux économiques de cette politique tarifaire ? On ne les entend guère…
Il y a des personnes qui sont critiques à l’égard des politiques de Donald Trump, et qui s’expriment, Le problème à l'ère Trump, c'est que beaucoup d'entreprises et beaucoup de gens en ont peur. C'est un président qui pratique la vengeance. Si vous êtes à la tête d'Amazon, de Meta ou de n'importe laquelle de ces entreprises, qu’avez-vous à gagner à dire qu'il nous mène à la catastrophe ?
S’agissant du Parti républicain, Donald Trump viole tous leurs principes économiques : équilibre budgétaire, libre-échange, non-intervention de l'État dans les affaires... Jamais un gouvernement républicain n'aurait pris des participations dans Intel [l’Etat est entré au capital de l’entreprise de semi-conducteurs à hauteur de 10 % l’été dernier, sous la pression de Trump, NDLR]. C'est davantage ce qu'on attendrait d'un gouvernement socialiste.
Des personnages comme Howard Lutnick sont des béni-oui-oui
Donald Trump pourrait-il renoncer à ces droits de douane parce que le prix politique ou économique serait trop élevé, ou bien ne cédera-t-il jamais sur ce sujet ?
A un moment donné, il sera forcé de faire marche arrière, et ce qui l'y contraindra, ce seront les marchés. Nous l'avons déjà vu. Le 2 avril 2025, quand il a introduit ses droits de douane - son fameux "Liberation Day" - la bourse s'est effondrée deux jours de suite. Le marché obligataire a plongé, le dollar était en difficulté, et le patron du Trésor Scott Bessent lui a dit : vous devez vraiment reculer, sinon nous allons vers un Armageddon des marchés. On peut donc imaginer quelque chose de similaire se reproduire. Si le marché obligataire s'effondre vraiment, il sera forcé de changer de cap pour stabiliser ce marché.
Mais il peut aussi avoir de la chance ; cela pourrait ne pas se produire avant un an ou deux. Cela dit, la situation est critique. Et ses conseillers sont fous de ne pas le freiner, car il pourrait bien traverser une grave crise de confiance.
Donald Trump croit-il sincèrement à l'efficacité des droits de douane ? Qui en est véritablement l'initiateur ?
La grande différence entre la première et la deuxième administration Trump, c'est qu'il s'est cette fois entouré de gens qui lui disent ce qu'il veut entendre et lui répéter à quel point ce qu'il fait est formidable. Il n'y a personne pour dire : écoutez, c'est de la folie, à l’exception peut-être de Scott Bessent lorsque les marchés commencent à dévisser. Mais en dehors de ce dernier, personne ne le freine, son équipe économique devrait savoir mieux que quiconque. Des personnages comme Howard Lutnick [secrétaire au Commerce, NDLR] sont des béni-oui-oui. Dans sa première administration, comme Trump pensait devoir satisfaire l'establishment républicain, il avait nommé des gens compétents, qui avaient un peu de caractère, et Donald Trump n'avait pas encore goûté au pouvoir qu'il détient aujourd'hui. Je me souviens du conseiller économique de la Maison-Blanche Gary Cohn, lors du premier mandat, qui, en désaccord avec le virage protectionniste pris par le président avait démissionné. Personne ne ferait une chose pareille aujourd'hui.
Quelqu’un a écrit - et j’ai trouvé la formule très juste - que la grande différence entre le marché obligataire et les responsables politiques, c’est que le marché obligataire ne peut pas être "battu aux primaires". Autrement dit, Donald Trump ne peut pas le détruire pour se faire réélire. C’est, selon moi, ainsi que cela se terminera : par une réaction des marchés qui imposera un changement de cap. Mais je n’ai aucune idée du calendrier. Cela peut arriver avant les élections de mi-mandat, dans un an, ou dans deux ans. En revanche, je ne vois pas comment on peut maintenir indéfiniment un déficit budgétaire équivalant à 6 % du PIB et dépendre éternellement des étrangers pour vous financer, tout en les insultant en permanence. À un moment, ça ne peut plus fonctionner.