Mythes & réalités de la Chine de Xi Jin Ping. Résurgence de la Révolution culturelle ?
Sorti en 2017, le film Feng Hua (Jeunesse) dépeignait la vie d’une troupe de comédiens de l’Armée populaire chinoise qui se produisait dans les provinces du sud-ouest de la Chine, entre 1970 et 1990, époque marquée par la mort de Mao Tsé Tung en 1976, par la fin de la Révolution culturelle et par la Réforme entamée en 1979 par Deng Xio Ping qui fit de ce pays « l’usine du monde ».
L’affaire Feng Hua (novembre 2025)
Feng Hua fut un grand succès populaire ; oublié ensuite, ce film revient, depuis peu, comme la mascotte d’un groupe d’intellectuels qui en fait le symbole des valeurs oubliées de la Chine maoïste.
Postées en novembre 2025 sur le service «Parlons Cinéma» de Bilibili[1], trois vidéos, diffusées sous pseudonyme par de jeunes nostalgiques de la Révolution culturelle, donnent un sens caché à ce film : son héros évoque, disent-ils, Wang Hong Wen, un ouvrier qui siégeait au Politburo de la « bande des quatre », purgé à la fin de la Révolution culturelle .
Agrémentées de bandeaux « longue vie au peuple », « menons la révolution à terme », ces vidéos devinrent virales en cinq jours (37 millions de vues) . Et provoquèrent une panique autour de Xi : ordre à Bilibili de les retirer au sixième jour, de supprimer le compte coupable dont -vrai ou faux ?- le titulaire serait désormais hors d’état de nuire.
Malgré cette censure, il en subsiste des traces sur You Tube et sur d’autres plateformes qui entretiennent le buzz sur Feng Hua, depuis décembre 2025.
La « gauche prolétarienne » est-elle de retour ?
Parmi d’autres, cet incident souligne le malaise de la jeunesse chinoise et annonce le réveil d’une « gauche prolétarienne » au sein du peuple chinois qui souffre d’un profond marasme qu’elle associe au règne sans partage de Xi Jin Ping.
Pour nous, cela évoque aussi le long métrage La chinoise (1967) du vaudois Jean-Luc Godard (1930-2022) dont le sujet était proche de celui de Feng Hua : lui aussi, Godard voulait rompre, en 1968, avec l’embourgeoisement de nos élites, endormies dans leur confort ! N’est-ce pas une nostalgie analogue qu’éveillent les vidéos chinoises de novembre dernier chez les jeunes chinois ?
Il persiste donc en Chine une « gauche prolétarienne ». Par un curieux renversement de l’histoire, cette extrême–gauche est aujourd’hui inspirée par nos gauchistes d’antan : un philosophe de l’université Tongji de Shanghai, traducteur chinois d’Alain Badiou[2], Lu Xing Hua le fit connaître en Chine. Il propage aussi la doctrine post-moderne de Deleuze et vulgarisa cette philosophie sur le réseau social Weibo .
Une agitation diffuse de la jeunesse chinoise
Confidentielle jusqu’à récemment, cette graine de révolte s’appuie sur un mouvement social d’envergure, diffus à travers la Chine : celui des jeunes diplômés de province, dépités de ne pas s’insérer par le travail aussi facilement qu’ils l’espéraient.
Ils sont en effet partout dépassés par d’autres, mieux instruits et surtout mieux intégrés socialement, à qui l’administration centrale et les affaires s’ouvrent, tout naturellement !
Portrait-robot d’un jeune diplômé de province, sorti du rang, déçu de ne pas s’insérer dans la société chinoise ! [3]
Légende :
« Pourquoi les filles ne m’accordent-elles pas un regard ? »
Une jeunesse prête au « grand soir » ?
Ces « déclassés des examens » sont frustrés par la sélection sévère des concours, permanents et difficiles, qui jalonnent tous les cursus universitaires chinois depuis quarante ans.
Ces jeunes mâles forment une troupe nombreuse, désabusée du socialisme réel. Ils jalousent les « initiés des grandes villes », ces copies chinoises de ce que fut la nomenklatura soviétique .
Désillusionnés, ils butent sur le chômage (16 à 17% de leur classe d’âge, à ce jour!). Il est facile de canaliser leur vindicte car ils se considèrent comme des perdants de la croissance ; ils n’ont plus rien à espérer. La Net left tente cette jeunesse qui est séduite par une vision romantique de la Révolution culturelle, celle des films produits après la mort de Mao.
En leur promettant un avenir nimbé de pureté morale, les promoteurs du net gauchisme ont la partie belle . Car ces « orphelins » admirent le portrait révolutionnaire de Wang Hong Wen que campa Feng Xiao Gang, metteur en scène du film Feng Hua, ; ainsi que le mythe « en avance sur son temps » que brossait, en 2010, un film de Jiang Wen : Laissez les balles voler , allégorie du maoïsme qui, on l’oublie de nos jours, laissa des dizaines de millions de morts sur le tapis!
Un caillou dans les chaussures de XI ?
Ainsi, au grand dam de Xi et de ses propagandistes, les réseaux sociaux chinois propagent, à bas bruit, un « net gauchisme » qui fusionne la philosophie nébuleuse des « franco-philosophes »[4] avec une « culture-pop chinoise » qui magnifie la Révolution culturelle .
Face à cette agitation qui couve, Xi nage dans la contradiction.
Tout le monde connait, en Chine, le profond ressentiment qui anime Xi et son entourage : tous furent victimes des gardes rouges qui les traînèrent dans la boue, avec leurs familles, il y a un demi-siècle. Il est donc compréhensible que Xi combatte la pop-culture des jeunes Chinois, que sa censure occulte le romantisme des films Feng Hua et Laissez les balles voler; et que l’on coffre les nostalgiques de Mao !
La propagande, l’un des rares leviers que Xi maîtrise vraiment, promet une « Grande Chine » qui prolongerait éternellement celle de Mao, fondateur du régime actuel. Mais son peuple n’est plus dupe. Les jeunes diplômés de province, dépités et frustrés, seront-ils longtemps patients ?
Pour tenter de les calmer, Xi promet à nouveau de combattre la corruption, alors que tout démontre qu’elle se perpétue malgré les purges qui font le vide autour de lui depuis plus de quinze ans !
[1]Plateforme vidéo chinoise, média social très appréciés par la jeunesse.
[2]A. Badiou, né en 1937, voir : Petrograd, Shanghai: les deux révolutions du XXe siècle, La Fabrique, 2018 ; ainsi que L’Hypothèse Communiste, Lignes, 2009.
[3]Cf. « Longing for the cultural revolution in China today », ChinaTalk Substack, Shijie Wang, 22 Janvier 2026.
[4]C’est ainsi que les nomment les intellectuels de Shanghaï !
L’article Mythes & réalités de la Chine de Xi Jin Ping. Résurgence de la Révolution culturelle ? est apparu en premier sur Contrepoints.