"La France a une dette morale envers l’Iran" : l'interview croisée de Ayda Hadizadeh et Pouria Amirshahi
"Tu vas demander la présidence ?" Quand, au début de la législature, la députée du Parti socialiste Ayda Hadizadeh a voulu prendre la tête groupe d’amitié France-Iran à l’Assemblée nationale, elle a tout de même posé la question à Pouria Amirshahi. Réponse négative de l’intéressé. Lui comme elle est natif de Téhéran, lui comme elle y conserve encore des attaches. Mais le député apparenté écologiste l’admet : "l’Iran, ça n’est pas la cause que j’incarne, matin, midi et soir". Peut-être un peu moins que sa collègue socialiste. Une semaine après le début de la guerre, Ayda Hadizadeh n’a pas quitté de l’œil les réseaux sociaux ; Pouria Amirshahi, lui, a préféré éteindre la télévision. Mais aucun n’a détourné le regard de ce conflit qui embrase le Moyen-Orient. L’Express a réuni les deux députés. Ensemble, ils partagent leurs sentiments mêlés, leurs "joies coupables" - à l’annonce de la mort du Guide suprême Ali Khamenei notamment - leurs colères parfois nuancées, et leurs espoirs, souvent mitigés. Entretiens croisés.
L'Express : En tant que députés français natifs d’Iran, quelles pensées vous ont traversé l’esprit lorsque vous avez pris connaissance de l’attaque israélo-américaine samedi dernier ?
Pouria Amirshahi : Je n'étais pas très surpris, car je sentais bien que la "guerre des 12 jours" n'avait pas dit son dernier mot. L'obsession de Netanyahou concernant l'Iran, mais aussi le besoin pour le régime d'être héroïsé dans sa confrontation avec ces deux puissances-là, m'ont conduit à penser qu'une forme de guerre perpétuelle était inévitable. Cependant, je ne m'attendais pas à ce que ça arrive de cette manière. Et évidemment, comme tout le monde, j'ai été très égoïste. J'ai d'abord pensé à mon père qui était à Téhéran, et qui en est parti depuis. J'ai été assez perturbé intérieurement parce que cette séquence vient tout de même juste après un massacre à huis clos et à ciel ouvert d'Iraniens qui ont toujours été abandonnés. Très vite, l’amertume et l’inquiétude prennent le dessus sur la joie. Et puis j’ai fermé les écoutilles, j’ai éteint la télévision.
Ayda Hadizadeh : C’est vrai Pouria, tu m’avais raconté que ton père t’avait dit que toute sa rue de Téhéran s’attendait à ces frappes… Pour ma part, j’ai été surprise. Une partie de moi pensait que la négociation menée par les États-Unis aboutirait. J'étais en vacances quand l'attaque a eu lieu. Sur le trajet, je passais mon temps à suivre les infos sur les réseaux sociaux, j'étais prise de vertige. Le premier jour, lorsque j’ai eu vent de rumeurs sur la mort de Khamenei, j'avoue que j'étais ivre de joie. Mais cette joie a vite été suivie par l'angoisse de voir les bombes tomber sur ma famille à Téhéran.
Comment à la fois se réjouir de la mort d’un tyran, Ali Khamenei, et condamner le moyen d’intervention, qui viole le droit international ?
Pouria Amirshahi : J’aurais préféré que ce dictateur soit jugé. Même Louis XVI l’avait été ! Se débarrasser du tyran, oui, mais pas par deux cryptofascistes, dont l'un est recherché par la Cour pénale internationale. À aucun moment, il n'a été question de permettre à la diaspora et aux Iraniens eux-mêmes d'être partie prenante de leur propre lutte. Trump est mû par une logique d’accaparement, Netanyahou par l’objectif de faire imploser l'Iran. Donc cette attaque ne peut que m'inquiéter. Je ne place aucun espoir dans cette agression, surtout quand on voit ce qui s'est passé en Irak et en Libye, avec la dissémination du terrorisme.
Ayda Hadizadeh : Je partage complètement les craintes de Pouria. Les États-Unis sont dans une logique d’empire, Israël dans un objectif de survie, sans qu’aucun d’eux ne soit guidé par la justice ou la paix pour le peuple iranien ou les peuples de la région. Mais l’histoire rappelle aussi que les dictatures ne tombent pas toujours seules. Comparaison n’est pas raison, mais la France n’a pas été libérée uniquement de l’intérieur pendant la Seconde Guerre mondiale. J’ai eu ce débat avec ma mère à ce sujet, qu’on ne peut pas soupçonner de connivence avec le régime. Elle me disait qu’il fallait laisser le peuple iranien se libérer lui-même. Mais pour moi les massacres des 8 et 9 janvier — près de 40 000 morts — ont changé la donne.
Si le droit international ne sert qu’à constater les violations, à brandir des "cartons rouges" sans protéger les peuples, alors il finit par se vider de son sens.
Ayda Hadizadeh
Le peuple iranien se bat les mains nues contre son oppresseur. Les prisonniers ne décident pas de leur destin. Si le droit international ne sert qu’à constater les violations, à brandir des "cartons rouges" sans protéger les peuples, alors il finit par se vider de son sens. Après janvier, il aurait fallu la constitution d’une coalition internationale pour protéger et soutenir le peuple iranien, plutôt que des communiqués de condamnation sans effet.
Est-ce le rôle de la France et de l’Europe de contribuer à faire tomber le régime iranien ?
Ayda Hadizadeh : Oui, je pense que nous avons une forme de dette morale envers l’Iran. C’est en France que l'ayatollah Khomeiny a trouvé refuge avant la révolution. Je pense que la France pourrait faire davantage. Elle a par exemple été largement absente des démarches visant à accorder des visas politiques aux personnes menacées. On a déjà vu ce type de situation : souvenons-nous de l’abandon des traducteurs afghans qui avaient pourtant travaillé pour l’armée française. Tant que la diplomatie restera uniquement fondée sur un rapport de puissance, on passera à côté de certaines responsabilités. J’ai d’ailleurs lancé une initiative, qui a ensuite été reprise au niveau européen : l’idée était de réunir autour d’une même table les différents groupes de l’opposition iranienne pour les pousser à s’entendre sur un plan de transition démocratique.
Cette initiative n’a malheureusement jamais abouti. Sept groupes de l’opposition démocratique étaient concernés, dont celui de Reza Pahlavi [le fils du dernier Shah d’Iran, NDLR] mais nous n’avons pas reçu de réponse positive de sa part. Et lorsque l’on examine son projet politique, il y a de quoi être inquiet. L’Europe a finalement pris le relais, notamment à travers le Parlement européen, en essayant de construire une forme de coalition. J’ai dit d’ailleurs au ministre Jean-Noël Barrot que les choses iraient plus vite si les gouvernements s’en saisissaient directement.
Pouria Amirshahi : La France et l'Europe ont un rôle à jouer pour remettre le peuple iranien au centre, en soutenant les forces démocratiques. Elles doivent favoriser l'organisation des oppositions civiles, en leur donnant les moyens de se fédérer et de construire un plan de transition démocratique pour l'Iran. La France aurait dû être la première à vouloir monter une coalition internationale pour protéger le peuple iranien.
Pour le reste, ce n’est pas à moi de dire quelle est l’opposition légitime, parmi les anciennes forces - les moudjahidines, le Tudeh, le Shah - toutes impliquées dans les turpitudes de l’Iran moderne. Je compte beaucoup sur la nouvelle génération, je la vois à travers la diaspora ici depuis 2009, avec nombre d’artistes et d’activistes. Beaucoup d’entre eux vivent aujourd’hui en Europe - en Suède, en Italie, en France - où ils ont trouvé un accueil et la possibilité de continuer à faire vivre leur culture et leur identité. Et eux, contrairement aux autres, ne sont pas prisonniers des turpitudes du régime ou du passé, même si les anciens auront leur rôle à jouer.
Certains observateurs, comme l'écrivain Kamel Daoud, accusent une partie de la gauche de préférer "un Khamenei vivant à un Iran libre". Jean-Luc Mélenchon lui-même disait que "les Iraniens sont assez grands pour savoir quoi faire de leur régime". Qu'en pensez-vous ?
Pouria Amirshahi : Personne ne souhaite la perpétuation de ce régime et Kamel Daoud n’a pas besoin de s’en prendre à la gauche. D’ailleurs, quand on a appris la décapitation partielle du régime, j’avoue que je n’ai pleuré aucun des cadres disparus. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il sait très bien que les Iraniens sont si grands qu’ils contestent ce régime depuis des décennies sans parvenir à le renverser.
[Rima Hassan] voit tout sous le prisme gazaoui, sans aucun mot de compassion pour les 40 000 Iraniens massacrés en pleine rue.
Ayda Hadizadeh
Ayda Hadizadeh : Oui, cela revient à dire à un prisonnier qu’il lui suffit de sortir de sa cellule. Il ne faut pas exagérer la tendance, mais une partie de la gauche raisonne aussi à partir de lunettes qui ne sont pas les bonnes sur ce sujet : tout ce qui est contre les Américains serait forcément dans le camp du bien. J’ai même vu un type sur Twitter s’insurger contre la diffusion du film "Persépolis" sur le service public au motif qu’il s’agirait de propagande de guerre… Le jour de l’attaque israélo-américaine, je me suis beaucoup énervée contre Rima Hassan et ses tweets, auxquels j’ai répondu. Elle voit tout sous le prisme gazaoui, sans aucun mot de compassion pour les 40 000 Iraniens massacrés en pleine rue.
Quels liens gardez-vous avec l’Iran ? Votre expression publique peut-elle mettre vos proches restés là-bas en danger ?
Ayda Hadizadeh : Je suis née en Iran, je parle et lis le persan, mais je n'ai aucun souvenir de ce pays, j'avais 15 mois quand je suis partie. J'y suis retournée en 2006 et j'ai été frappée par la chaleur et la générosité des Iraniens. J’ai toujours peur que mes prises de position publiques mettent en danger ma famille restée là-bas. Je ne discute jamais politique avec eux, je ne veux pas qu'on leur reproche quoi que ce soit.
Pouria Amirshahi : Ma famille sait parfaitement ce que je dis publiquement, j’ai même eu quelques articles me concernant dans la presse iranienne… Moi aussi, j'y suis retourné à deux reprises. La dernière fois, pour la demande de visa, quand les policiers ont compris que j’étais député, ils m’ont posé quelques questions. Je ne trouvais plus mes mots, je voulais dire que toutes mes données étaient dans mon ordinateur, alors je l’ai dit en anglais. Et au lieu de dire "laptop", j’ai dit "topless" (rires). Et ils ne m’en ont pas tenu rigueur !
Je reste très attaché à l'Iran, qui a comme toute nation encore beaucoup à apporter au monde, avec son génie et sa culture. Mon rêve, c'est de voir l'Iran participer à une véritable coopération régionale et internationale, dans les domaines de la médecine, de l'éducation, des technologies. C'est un pays qui a tellement à apporter, avec notamment plus de femmes que d'hommes dans les études supérieures. Mais pour ça, il faut d'abord que la France et l'Europe s'opposent frontalement aux agendas nationalistes de Trump, Netanyahou et Poutine. Il faut promouvoir un autre modèle, fondé sur le partage des savoirs et des richesses. C'est le seul moyen de construire une paix durable au Moyen-Orient.