Sciences, argent, information : les 15-24 ans voient le monde autrement que leurs aînés
Les 15-24 ans sont plus nombreux que leurs aînés à se passionner pour la science, plus enclins à reproduire des expériences chez eux, plus prompts à se déclarer "scientifiques". Mais ils considèrent aussi plus volontiers que les horoscopes relèvent de la science, reconnaissent plus souvent persister dans leurs arguments même sans être sûrs de leur validité, et semblent moins se méfier de l’intelligence artificielle (IA) que les générations précédentes. Tel est le portrait ambivalent que dresse la cinquième édition du Baromètre de l'esprit critique, publié par Universcience (Cité des sciences et Palais de la découverte), en partenariat avec L'Express. L'enquête, réalisée par l'institut Viavoice auprès de 2 000 personnes de plus de 18 ans et de 609 jeunes de 15 à 24 ans, dessine un décalage croissant entre deux manières de penser et de s'informer.
Une génération biberonnée aux sciences… à sa manière
Sur le papier, les 15-24 ans devraient rassurer ceux qui s'inquiètent de leur désaffection pour les sciences. Près d'un quart d'entre eux se dit "très intéressé" par les sujets scientifiques, contre 16 % pour le reste de la population. Ils sont aussi plus optimistes sur le rôle moral de la science - 68 % pensent qu'elle rend l'homme meilleur, contre 59 %. Les plus jeunes (15-17 ans) se distinguent par un enthousiasme encore plus marqué : 92 % estiment que la science développe des technologies utiles à tous et 85 % qu'elle permet de comprendre qui nous sommes (contre 84 % et 78 % des adultes).
Mais cet appétit s'accompagne de zones d'ombre. Ainsi, ils sont un peu plus nombreux à craindre le pouvoir des scientifiques (65 % contre 61 %). Surtout, les frontières entre science et non-science semblent plus poreuses pour eux que pour leurs aînés : 30 % considèrent que l'homéopathie est une science (contre 28 % des Français), 27 % pour la naturopathie (contre 23 %) et 13 % pour la méditation (contre 10 %).
"A l’ère des réseaux sociaux ou de l’intelligence artificielle, les jeunes générations se retrouvent confrontées à des flux d’informations venant de toute part, difficiles à déchiffrer et à qualifier, explique Sylvie Retailleau, présidente d'Universcience. L’enjeu pour les chercheurs ou des centres de culture scientifique comme les nôtres est de parvenir à attirer leur attention et à les outiller pour caractériser les informations, cerner à qui accorder leur confiance et pour quelles raisons".
S'informer au XXIe siècle : deux mondes parallèles
Les chiffres du baromètre le confirment. Là où les adultes s'informent d'abord par la télévision et la radio (61 et 39 %), les jeunes se tournent vers Internet (66 %) et les réseaux sociaux (57 %). L'érosion des médias traditionnels, continue depuis 2023 (-11 points pour la presse papier, -8 pour la télévision et -5 pour la radio), se concentre surtout chez les plus jeunes, qui sont seulement 19 et 18 % à consulter la presse papier et la radio. Cette migration vers le numérique s'accompagne d'un paradoxe : les sources les plus utilisées par les jeunes ne sont pas celles qu'ils jugent les plus crédibles. Ainsi, les réseaux sociaux n'inspirent confiance qu'à 38 % d’entre eux. A l'inverse, la presse écrite conserve un score de crédibilité de 65 %.
Fait plus frappant encore : l'intelligence artificielle s'installe comme un vecteur d'information à part entière : 17 % des 15-24 ans utilisent une application d'IA pour suivre l'actualité (contre 5 % pour le reste de la population). Et parmi les jeunes utilisateurs, 75 % font confiance aux réponses de l'IA, plus qu’aux moteurs de recherche (57 %) ou aux agrégateurs de contenus comme Yahoo Actualités (62 %). "L'IA est très présente dans la vie des jeunes, parce que lorsqu'ils cherchent des informations ou des conseils, elle est souvent plus performante et plus rapide que les moteurs de recherche, surtout lorsqu’il s’agit d’obtenir des réponses très précises, analyse Jeanne Lazarus, directrice de recherche CNRS, doyenne du Collège universitaire de Sciences Po et membre du comité scientifique du baromètre. Mais cela pose des questions de confidentialité : certains lui confient toute leur vie, dont des données privées, avec de véritables enjeux de sécurité".
L'esprit critique : même définition, mais pratiques opposées
Le décalage intergénérationnel ne s'arrête pas à la science ni à l'information : il traverse aussi le rapport à l'esprit critique. Ainsi, si 76 % des jeunes estiment posséder un esprit critique - la même proportion que dans l'ensemble de la population - ils en ont une conception radicalement différente. Pour les adultes, l'esprit critique s'incarne d'abord dans le raisonnement logique (47 %) et la capacité à s'informer avant de se positionner (46 %). Les jeunes, eux, mettent davantage en avant la capacité à remettre en question l'autorité (21 % contre 17 %) et à justifier ses choix. Et ils valorisent moins l'échange avec des personnes aux opinions divergentes (39 % contre 44 %).
Le fossé se creuse encore dans les pratiques réelles. 53 % des 15-24 ans reconnaissent persister dans leurs arguments même sans être sûrs de leur solidité - contre 34 % des Français. La même proportion préfère échanger avec des personnes qui partagent leurs opinions, contre 40 % de la population. Jeanne Lazarus y voit un phénomène bien identifié par la sociologie : "Pour les jeunes, une des formes classiques de l'esprit critique est de s'opposer aux certitudes des plus âgés, analyse-t-elle. Ce qu'ils appellent esprit critique, ce n'est pas forcément remettre en cause ce dont ils sont persuadés, mais surtout penser autrement que leurs parents".
Mêmes fractures autour du thème de l'argent, auquel le baromètre consacre cette année un volet inédit. Quand 52 % des Français déclarent que leurs parents ne leur parlaient jamais d'argent, cette proportion tombe à 41 % chez les 15-24 ans. Autre signe d'un tabou qui se fissure : 67 % des jeunes disent parler facilement d'argent avec leurs amis, contre 58 % pour l'ensemble de la population. Ils sont aussi plus vulnérables, puisque moins d'un sur deux (47 %) se dit à l'aise pour prendre des décisions financières, et plus enclin à faire confiance à l'intelligence artificielle pour s'informer sur l'argent (40 %, contre 33%). Leur rapport à l'argent est aussi plus ambitieux et plus individualiste : 24 % y voient un objectif d'enrichissement et de réussite sociale, contre 10 % de la population générale.
D'un domaine à l'autre, le portrait est identique : une génération curieuse et connectée, mais dont les outils sont décalés par rapport à la complexité de ce qu'elle explore. D'autant que la transmission des repères fonctionne souvent à l'envers : "Faute de toujours maîtriser les espaces numériques dans lesquels évoluent leurs enfants, les parents peinent parfois à jouer leur rôle de guide — quand ce ne sont pas les enfants eux-mêmes qui leur apprennent à décoder les pièges en ligne", observe Jeanne Lazarus. Mais cette génération n'est pas hors d'atteinte : 80 % des jeunes reconnaissent que l'école a contribué à forger leur esprit critique, et 62 % ont visité un musée scientifique dans l'année. L'appétit est bien là. Reste à le nourrir.