Des Marines pour débloquer le détroit d'Ormuz ? L'analyse percutante du vice-amiral John W. Miller
Il connaît les moindres recoins du détroit d'Ormuz. Pour avoir dirigé la cinquième flotte de l'US Navy, basée à Bahreïn, et avoir été le commandant des forces navales du Commandement central des Etats-Unis (NAVCENT), le vice-amiral John W. "Fozzie" Miller est un témoin privilégié de la bataille stratégique qui se joue au cœur de cet espace maritime qui relie le golfe Persique et le golfe d'Oman. Alors que la guerre fait rage - seize navires du régime de Téhéran auraient encore été frappés dans un port du Golfe selon les médias iraniens -, Donald Trump a laissé planer le doute sur l'envoi de soldats américains sur le terrain. "Je n'envoie de troupes nulle part. [Et] si c'était le cas, je ne vous le dirais certainement pas", a-t-il affirmé le 19 mars, dans le bureau Ovale, aux côtés de la Première ministre japonaise Sanae Takaichi. En parallèle, le Pentagone aurait largué le 17 mars des munitions à pénétration profonde de plus de deux tonnes sur des sites iraniens fortifiés le long du littoral, servant notamment à abriter des missiles de croisière antinavires, selon le Wall Street Journal. Pour tenter de désamorcer la crise dans le détroit d'Ormuz qui a paralysé le transport de 20 % du pétrole mondial et provoqué une flambée des prix de l'énergie, plusieurs pays occidentaux, dont la France, ont proposé le 19 mars leur aide pour sécuriser la zone.
Pour L'Express, le vice-amiral John W. "Fozzie" Miller décrypte les ressorts de ce conflit naval à très haute intensité et esquisse les pistes d'une sortie de crise. Selon lui, "la destruction des équipements, combinée à l’affaiblissement des structures de commandement" en cours va mécaniquement réduire les possibilités pour Téhéran de "maintenir une stratégie de pression sur le détroit". Combien de temps cela peut-il prendre ? Les Américains vont-ils déployer des hommes sur les îles stratégiques dans la zone ? Ce haut gradé américain livre une évaluation très précise de la situation. Entretien.
L’Express : La France, le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Italie, les Pays-Bas et le Japon se disent "prêts à contribuer" à sécuriser le détroit d'Ormuz. Que peuvent-ils apporter que les Américains n’ont pas déjà ?
Vice-amiral John W. Miller : Nos partenaires peuvent apporter une contribution significative. La France dispose d’une marine hautement professionnelle et dotée de capacités importantes, notamment grâce à son porte-avions et à ses navires de surface performants, capables de mener des missions d’escorte et de présence. La France et le Royaume-Uni, mais plus particulièrement la marine française, possèdent également des capacités de déminage qui pourraient s’avérer essentielles si la situation l’exigeait. Leur apport ne résiderait pas tant dans des capacités fondamentalement différentes de celles des Etats-Unis, mais dans le renforcement des moyens existants, grâce à des effectifs supplémentaires et à un nombre accru de navires.
Par ailleurs, leur participation donnerait un parfum international à l’opération. La libre circulation des échanges commerciaux à travers le détroit d’Ormuz revêt une importance stratégique à l’échelle mondiale. En ce sens, leur engagement contribuerait à renforcer le sentiment d’urgence partagé par la communauté internationale quant à la nécessité de rétablir la fluidité du trafic maritime dans le Golfe.
Donald Trump a évoqué l’idée d’escorter les navires. Est-ce réaliste alors que l’Iran excelle dans la "guérilla navale" grâce à ses petites vedettes ou ses patrouilleurs ?
Il ne faut pas imaginer un grand convoi de navires marchands, étroitement escorté par des bâtiments de guerre qui empêcherait des patrouilleurs ennemis, des vedettes rapides ou des missiles de croisière d’atteindre leur cible… La réalité opérationnelle est différente. Dans les eaux resserrées du détroit d’Ormuz, l’enjeu principal consiste à éliminer à la fois la capacité et l’intention d’entraver le trafic maritime. Les opérations actuellement menées par les forces américaines visent justement à réduire cette capacité de l’Iran à projeter leurs menaces. Cela passe notamment par la destruction des embarcations d’attaque encore à quai ou à terre, ainsi que par la neutralisation des systèmes de missiles susceptibles de viser les navires commerciaux.
Un autre axe essentiel consiste à dégrader les capacités iraniennes de commandement et de contrôle. Pour mener une action d’interdiction de passage dans le détroit d’Ormuz, Téhéran doit pouvoir détecter les navires en transit, transmettre l’information et donner des ordres opérationnels. En perturbant ces chaînes de commandement, les Américains compliquent fortement la mise en œuvre d’attaques. La destruction des équipements, combinée à l’affaiblissement des structures de commandement, diminue à la fois les capacités opérationnelles et la volonté politique du régime iranien de maintenir une stratégie de pression sur le détroit. La réouverture d’un passage maritime d’une telle importance suppose donc, au préalable, de démontrer à la communauté maritime que les actions iraniennes sont désormais trop difficiles à mener ou qu’elles ont été réduites à une échelle très limitée.
Comment cela pourrait-il s’organiser concrètement dans les eaux du détroit ?
Cela nécessite une présence navale significative et durable, mais aussi des moyens complémentaires. La maîtrise de l’espace aérien au-dessus du détroit est en bonne voie et constitue un élément déterminant : elle améliore considérablement les capacités de surveillance, permet une détection précoce des menaces et offre la possibilité d’intervenir à distance. On remarque que les moyens aériens permettent d’intercepter des embarcations rapides ou de neutraliser des missiles avant qu’ils n’atteignent leur cible. Une solution durable dans le détroit dépend toutefois d’une évolution de la posture de l'Iran, qui considérerait que la fermeture de ce passage ne sert pas ses intérêts stratégiques. On peut espérer que, dans un avenir proche, l’Iran reconnaîtra la nécessité de mandater des représentants capables d’engager des négociations sur l’ensemble des questions à l’origine du conflit, dont celle du détroit.
La réouverture ne résultera donc d’un arrêt prématuré des opérations par les Etats-Unis, mais de l’atteinte de leurs objectifs stratégiques, rendant toute action supplémentaire inutile du côté iranien. Ce déblocage ne constituera cependant pas un facteur décisif en soi dans l’issue du conflit.
Le Pentagone a déployé la 31e unité expéditionnaire des Marines (2 200 hommes) au Moyen-Orient, embarquée à bord du navire d'assaut amphibie USS Tripoli, rapporte le Wall Street Journal. Les Etats-Unis envisagent-ils d’aller sur le terrain ?
Les Marines américains en cours de déploiement sont particulièrement bien adaptés à ce type d’opérations : ils disposent des capacités nécessaires pour s’emparer et tenir ce type de positions. Ils seraient en mesure de sécuriser des points stratégiques, notamment le long du littoral iranien et dans le détroit d’Ormuz, que l’Iran pourrait utiliser pour lancer des attaques. Il est donc envisageable que ce type d’opérations soit mené une fois ces forces déployées dans la région. L'unité devrait arriver au Moyen-Orient en provenance du Japon dans un peu plus d'une semaine.
L’île de Kharg est-elle une cible prioritaire ?
L’île de Kharg constitue une option évidente, mais elle n’est pas la seule. D’autres îles situées au sud de Kharg, plus proches du détroit et à l’intérieur du Golfe, pourraient également servir de bases opérationnelles avancées. Abou Moussa par exemple, ainsi que les îles de la Grande et de la Petite Tomb, situées dans la partie méridionale du Golfe, représentent des objectifs potentiels.
Le cas de Kharg est toutefois particulier. Les Etats-Unis ont déjà largement neutralisé les capacités militaires destinées à défendre l’île. Kharg ne dispose donc plus de défenses significatives sur place, même si l’Iran conserve la capacité de frapper l’île depuis son territoire avec des missiles à courte portée. Cette île est stratégique, car elle concentre environ 90 % des capacités d’exportation pétrolière de l’Iran. Si le régime iranien décidait de détruire lui-même ces infrastructures pour empêcher une prise de contrôle par les Etats-Unis, il produirait en réalité le même effet stratégique : la perte de contrôle de ses exportations pétrolières. Une telle destruction aurait toutefois des conséquences plus durables, car la remise en état des infrastructures serait longue et complexe.
A l’inverse, en cas de fin du conflit, l’île pourrait être remise sous le contrôle d’un nouveau pouvoir iranien plus stable et disposé à coopérer avec les pays de la région, notamment sur les questions nucléaires. Dans ce contexte, la communauté internationale aurait tout intérêt à permettre à l’Iran de reprendre ses exportations pétrolières.
Dans combien de temps pourra-t-on rouvrir le détroit d’Ormuz selon vous ?
Il est irréaliste d’envisager la destruction de l’ensemble des moyens iraniens, notamment les milliers d’embarcations légères réparties le long de son littoral. Il est donc difficile d’établir un calendrier précis, mais l’horizon se situe plutôt en semaines qu’en mois. Les forces américaines en cours de déploiement disposent des capacités nécessaires pour prendre et tenir temporairement des positions stratégiques, que ce soit le long des côtes iraniennes ou sur certaines îles clés pour le contrôle du détroit et des flux pétroliers. Elles seront en mesure d’agir dès leur arrivée. La question centrale est de savoir à quel moment l’Iran perdra à la fois la capacité et la volonté de mener des attaques dans le détroit d’Ormuz. Ce processus est déjà en cours, et son évolution devra être suivie attentivement. Il est peu probable que cela prenne beaucoup de temps.
A mesure que ses capacités militaires et ses infrastructures s’érodent, l’Iran devrait progressivement perdre l’intérêt stratégique de contrôler le détroit. La priorité du régime deviendra alors sa propre survie, au détriment d’actions extérieures comme l’entrave au trafic maritime. Cette dynamique est déjà observable : les capacités du régime diminuent progressivement, limitant sa faculté de projection de puissance. Le conflit n’est pas terminé et l’Iran conserve encore des moyens d’action, mais la trajectoire actuelle ne lui est pas favorable, tandis que les Etats-Unis apparaissent en position de force.
L’Iran possède aussi une flotte de drones sous-marins ou "USV" ainsi que des sous-marins. A quoi peuvent-ils servir face à "l’armada" américaine ?
Il n’est pas certain qu’ils disposent encore de sous-marins opérationnels. Ceux qu’ils possèdent sont généralement de petits sous-marins de poche, peu exploités et aux capacités limitées. Bien qu’il ne faille écarter aucune menace, ce matériel ne semble pas représenter un danger majeur pour les navires dans le détroit ou dans le Golfe. Ils disposent en revanche de petites embarcations autonomes ne nécessitant pas d’équipage. Par le passé, notamment durant la guerre Iran-Irak dans les années 1980, le régime a également démontré sa capacité à utiliser des bateaux dans des missions suicides. Dans tous les cas, ces embarcations doivent être interceptées d’une manière ou d’une autre, ce qui fait partie des opérations en cours.
La menace principale dans le Golfe réside plutôt dans la pose de mines marines. Ce type d’action est à la portée de nombreuses embarcations légères. De simples bateaux de pêche peuvent être modifiés pour transporter une ou deux mines et les déposer en mer, notamment au centre du Golfe ou dans sa partie occidentale.
Le minage peut-il s'avérer contre productif pour l’Iran ?
Tout d’abord, une partie du pétrole continue de transiter hors du Golfe. L’Iran a récemment laissé passer certains navires, notamment à destination de l’Inde. Or, si le détroit d’Ormuz constitue la principale voie d’accès au Golfe, l’Iran a lui-même intérêt à l’utiliser pour exporter son pétrole, ainsi que pour maintenir des relations commerciales avec certains partenaires, comme la Chine. Dans ce contexte, un minage du détroit irait à l’encontre de ses propres intérêts économiques et diplomatiques.
Ensuite, les caractéristiques géographiques du détroit rendent cette option peu adaptée. Il s’agit d’une zone relativement profonde, soumise à des courants, ce qui complique l’utilisation efficace de mines navales. En revanche, le reste du Golfe persique offre des conditions plus favorables. Durant la guerre Iran-Irak, Téhéran avait d’ailleurs utilisé des mines dans le Golfe pour entraver les forces irakiennes et, indirectement, les flux maritimes koweïtiens.
Par ailleurs, si l’Iran souhaite conserver une certaine maîtrise des flux maritimes - en sélectionnant les navires autorisés à transiter - il doit maintenir le Golfe sans mines. Le minage est une opération extrêmement précise : il implique de connaître le nombre exact de mines déployées, leur emplacement, et de pouvoir les neutraliser une fois les hostilités terminées. Cela permet également d’éviter que ses propres navires, ou ceux de pays partenaires, ne soient touchés. Or, l’Iran semble avoir dépassé le stade où il pourrait mener ce type d’opérations de manière rigoureuse et contrôlée. Dans ces conditions, s’il souhaite préserver un minimum de trafic pétrolier, il est peu probable qu’il prenne le risque de compromettre cet objectif en minant la zone. Le recours aux mines reste une possibilité théorique, mais apparaît de moins en moins probable au regard des contraintes stratégiques et opérationnelles.
Le Pentagone est-il réellement démuni en matière de déminage ?
La question de la guerre des mines concerne non seulement la marine américaine, mais aussi l’ensemble des marines mondiales, y compris la marine française. Cette spécialité est généralement sous-estimée et ne suscite une attention réelle qu’une fois des mines déployées. De ce fait, le niveau de préparation, que ce soit dans le Golfe ou ailleurs, demeure inférieur à ce qu’il devrait être. Historiquement, la découverte d’un champ de mines se produit souvent de manière accidentelle : un navire heurte une mine sans l’avoir détectée, provoquant une explosion, ce qui révèle alors la présence d’une menace. Dès lors, la priorité devient l’établissement rapide de routes maritimes sécurisées, afin de permettre la reprise du trafic dans la région. Ce processus constitue un défi majeur. Les moyens spécialisés sont aujourd’hui limités dans le Golfe. Des pays comme la France, le Royaume-Uni, les Etats-Unis ou le Japon disposent bien de capacités en la matière, mais ces moyens doivent être déployés sur zone. Or, il s’agit le plus souvent de petites unités, peu adaptées aux longues traversées ou aux conditions météorologiques difficiles, ce qui impose leur transport par d’autres navires et entraîne des délais supplémentaires.
La détection des mines reste par ailleurs une opération longue et complexe. Malgré les avancées technologiques permettant aujourd’hui d’automatiser en partie leur localisation et leur neutralisation sans exposition directe du personnel, ces opérations nécessitent du temps pour garantir un niveau de sécurité suffisant. En cas de minage du Golfe, il faudrait donc un certain délai pour mobiliser les moyens nécessaires et sécuriser la zone. Un point positif réside toutefois dans l’expérience accumulée dans ce domaine. Depuis plus de quinze ans, la cinquième flotte américaine organise chaque année un exercice dédié à la guerre des mines dans le Golfe, auquel ont participé une cinquantaine de nations. Cette coopération a permis de développer des procédures communes, de mieux connaître les capacités de chaque marine et de coordonner les actions avec la communauté maritime internationale.
Faut-il craindre que le détroit d’Ormuz ne devienne comme celui de Bab el-Mandeb, qui relie la mer Rouge au golfe d'Aden, où le danger d'une attaque des Houthis est permanent ?
Non, l’objectif doit être clair : garantir, à l’issue de ce conflit, la libre et sûre circulation du commerce, tant dans le détroit d’Ormuz que dans celui de Bab el-Mandeb. C’est une exigence du droit international. Or, les actions de l’Iran vont à l’encontre de ce principe, ce qui constitue une atteinte aux intérêts de l’ensemble des nations attachées à la liberté des échanges. Cette opération représente donc une opportunité de sécuriser ces détroits internationaux afin de garantir que les navires marchands puissent y circuler librement, sans crainte d’attaques.