Adèle Yon et Ambre Chalumeau : la littérature a choisi son camp (et nous aussi)
Dans le classement des meilleures ventes, elles ne se quittent pas d’une semelle, régulièrement placées l’une après l’autre. Adèle Yon et Ambre Chalumeau ont vendu chacune plus de 30 000 exemplaires de Mon vrai nom est Elisabeth et Les Vivants. La comparaison s’arrête là, tant Adèle Yon écrase sur le plan littéraire la sympathique chroniqueuse de Quotidien.
Elisabeth, tout le monde l’appelait Betsy. Elle était l’arrière-grand-mère d’Adèle Yon. Mariée à un austère polytechnicien, elle fut diagnostiquée schizophrène, "soignée" aux électrochocs puis lobotomisée en 1950 et internée à l’asile jusqu’en 1967… Née en 1994, Adèle n’a pas connu sa bisaïeule. Frappée par d’autres événements (notamment le suicide d’un oncle), elle décide d’enquêter sur Betsy. La folie se transmet-elle par le sang ? Et surtout : Betsy était-elle vraiment dérangée, ou fut-elle une victime du silence de son milieu bourgeois catho ? De Saint-Germain-en-Laye à La Trinité-sur-Mer, souvent accompagnée de sa grand-mère, sa complice dans l’affaire, Adèle interviewe tantes et cousins.
La forme polyphonique donne au livre un côté thérapie familiale. Le lecteur pourrait rester étranger à ce labyrinthe psychogénéalogique de 400 pages. Il n’en est rien : Adèle Yon parvient à nous captiver grâce à sa hauteur de vue, sa délicatesse et ses découvertes – la plus poignante étant la correspondance entre ses arrière-grands-parents, où la jeune Betsy, pleine de vie, apparaît bien différente du fantôme qu’elle deviendra pour ses descendants. Malgré une structure complexe, le récit d’Adèle Yon est très bien mené, riche en moments mémorables – l’histoire dingue d’un château incendié par une robe de mariée (on n’en révélera pas plus), les passages sur les égarements de la psychiatrie lors de l’après-guerre ou les digressions sur Rebecca et Jane Eyre. Tension hitchcockienne et sensibilité digne d’une des sœurs Brontë : un cocktail parfait ! Tout cela fait de Mon vrai nom est Elisabeth un des succès mérités de ce premier semestre.
On n’en dira hélas pas autant d’Ambre Chalumeau. Fille du truculent Laurent Chalumeau et ancienne stagiaire de Society, où elle fut découverte par le très chic Marc Beaugé, qui l’a propulsée sur le plateau de Yann Barthès, elle ne vient pas de nulle part. Suivant ses interventions télévisées, on s’attendait en la lisant à tomber sur une petite sœur espiègle et punchy de Maria Pourchet. Comme chez Adèle Yon, le point de départ des Vivants est sombre. C’est l’été d’après le bac, plein de grandes espérances. Trois amis d’enfance (Diane, Cora et Simon) s’apprêtent à commencer leurs études supérieures quand Simon tombe dans le coma – il y restera tout le temps du livre, soit une année scolaire, que Diane (double romanesque d’Ambre Chalumeau) passe en hypokhâgne dans un prestigieux lycée parisien. Dès la page 11, ça commence mal : Diane est "plus maquillée qu’une note de frais de Patrick Balkany". Page 16, un chapitre débute comme ça : "La soirée battait son plein. On se dit des mots d’amour, se sert des Kronenbourg, on voit la vie en cirrhose." Page 36, un autre chapitre s’ouvre ainsi : "Ce qui est dur avec le coma, c’est l’absence totale de ligne de mire, de durée approximative de guérison, de date de sortie. Même pas une fourchette horaire de livraison Ikea, genre entre le 19 octobre et le 24 mars." Tout le livre est écrit dans ce style publicitaire clinquant surchargé de blagounettes déjà périmées. Ambre Chalumeau esquisse parfois de belles pages, par exemple celles sur l’homosexualité cachée de Simon, mais elle les gâche avec ses vannes malvenues qui empêchent toute émotion.
A force, les états d’âme de ces lettreux bobos qui ne s’expriment que par calembours pas drôles font penser à un film de Christophe Honoré réécrit à quatre mains par Sophia Aram et Michaël Youn. Certains ont osé comparer Les Vivants à Bonjour tristesse. Ont-ils ouvert récemment un livre de Sagan ? Elle n’aurait jamais écrit que "c’est la goutte de Chanel N° 5 qui fait déborder le vase", ni que "c’est le serment d’Hippocrate, pas le serment d’Hypocrite", ni cette phrase : "Il avait entendu un nombre incalculable de lettres de saint Paul aux Corinthiens, d’épîtres de saint Jean aux Araméens, de suppliques de saint Ta race aux Nique-ta-mèriens." On a quand même une bonne nouvelle : avec un public acquis à sa cause (150 000 followers sur Instagram), Ambre Chalumeau peut envisager sereinement une reconversion dans le stand-up.
Mon vrai nom est Elisabeth par Adèle Yon. Editions du Sous-Sol, 388 p., 22 €.
Les Vivants par Ambre Chalumeau. Stock, 297 p., 20,90 €.