Le règne du beige, syndrome d’une époque conformiste et revenue de tout
Sûrement êtes-vous passés à côté de cette information, chers lecteurs, il faut dire qu’en cette période d’angoisses budgétaires et de vertiges géopolitiques, nous avons d’autres choses à penser ; sachez, cependant, que tous les ans, l’Institut international Pantone élit une couleur de l’année, et que pour 2026, la teinte qui vient d’être couronnée porte le nom vaporeux de "Cloud Dancer" (danseur de nuages). "Une couleur comme une toile vierge, qui ouvre un espace à la créativité", dixit l’Institut Pantone. En résumé, je vous le dis : du blanc cassé.
Publiée début décembre, cette annonce a créé ses remous et clapotis, notamment aux Etats-Unis où une journaliste du Washington Post s’est étonnée d’un tel choix "une année où le nationalisme blanc fait partie des sujets dominants de l’actualité" - oui, les névroses américaines se portent bien, merci. Mais là n’est pas ce qui m’a intéressée dans le couronnement du "Cloud Dancer". J’y ai vu, plutôt, le symptôme d’un goût occidental de plus en plus affirmé pour la couleur incolore. Le surtout-pas-vif, le reposant, le bois blond, le taupe, le blanc écru, le lin, le beige, le gris, le grège, le pointu scandinave et le chic-lavasse.
Quoi ? Cette avalanche de non-couleur, cette cataracte insipide ne vous ont pas sauté aux yeux ? Voici quelques données, chers lecteurs, pour vous rallier au constat. Dans la mode, d’abord, l’agence spécialisée WGSN a calculé que lors des défilés masculins printemps-été 2025, les tons neutres avaient crû de 155 % par rapport à l’an passé, et constituaient la troisième palette la plus utilisée sur les podiums féminins derrière… le noir et le blanc.
L’Empire du neutre a également planté son drapeau monochrome dans le domaine de l’habillement pour enfants, au point qu’une expression a vu le jour : les "sad beige mums", ou mamans "beige triste". La formule désigne les mères - généralement très branchées Instagram - qui ne tolèrent d’autres teintes que le tabac, le fauve, le taupe, le mocha, le camel, le caramel etc. pour la déco, les layettes, les manteaux, voire pour les jouets des bambins ! De sorte que certains pédiatres commencent à alerter : les nourrissons ont aussi besoin de couleurs vives pour stimuler leur rétine et développer leurs connexions neuronales.
Dans les voitures, enfin, un même coup de baguette mastic semble avoir balayé les "R5 jaune Tournesol", les "205 bleu Miami" et autres "2CV Vert Bambou" des années 1980. Selon une étude portant sur plus de 20 millions de voitures vendues ces dernières décennies, les couleurs "grayscale" (c’est-à-dire le blanc, le noir et le gris) sont passées de 60 % du marché en 2004 à 80 % aujourd’hui.
Dans son passionnant essai Gris, Une théorie politique des couleurs (Ed. Payot), le philosophe Peter Sloterdijk note que le catalogue de Mercedes Benz propose 110 nuances de gris : "On est forcé de soupçonner nombre des conducteurs de voitures sur l’asphalte de la post-modernité de vouloir être comptés parmi une élite consciente de ses avantages, mais soucieuse de ne pas les afficher de manière trop visible.", écrit-il. Pour lui, cependant, l’infusion politique du gris, outre-Rhin, déborde largement la carrosserie des voitures : "Depuis l’année 2000, une génération a grandi en Allemagne qui ne connaît pratiquement rien d’autre qu’une existence dans les tonalités gris Merkel. Si une puissante brise libérale ne se lève pas, l’avenir appartient à une politique de décrets écobureaucratiques qui prescrira à un Etat, aussi incompétent que dépassé par les exigences, la voie vers sa ménopause post-démocratique."
La "beigification" de nos vies est-elle le syndrome d’une postmodernité conformiste et revenue de tout ? Elle signe, en tout cas, la disparition d’une notion qui, naguère, n’avait pas si mauvaise presse : la joie. Aujourd’hui, la société n’en pince plus que pour le confort et pour le plaisir. Qui sont très différents de la joie. Le plaisir est tourné vers soi ; la joie se montre et se propage. Dans L’Enracinement, Simone Weil prévient : "le manque de joie est un état de maladie où l’intelligence, le courage et la générosité s’éteignent. C’est une asphyxie. La pensée humaine se nourrit de joie." Je vous souhaite, chers lecteurs, une année 2026 pleine de joie.