"Les terroristes méritent la mort" : en Israël, le retour de la peine capitale fait débat
Le 8 janvier 2017, Chir Hadjadj visite Jérusalem avec ses camarades d'un cours d'officiers de l'armée israélienne. Vers 13h15, la soldate de 23 ans sort du car stationné sur la promenade Hass, un célèbre promontoire offrant un panorama époustouflant sur la ville sainte. A cet instant, un Palestinien du village voisin de Jabel Moukaber surgit au volant un camion. Il fauche Chir et trois autres soldats avant d'être abattu. "Si cet homme savait qu'il risquait la peine de mort, il aurait peut-être hésité avant de tuer ma fille", soupire Meirav Hadjadj, la mère de Chir. Depuis, elle milite avec son mari pour la restauration de la peine de mort en Israël. Proche d'Itamar Ben-Gvir, ministre de la police et chef du parti d'extrême droite Puissance Juive, le couple vient d'obtenir une victoire : le 10 novembre dernier, la Knesset a voté pour le rétablissement de la peine capitale en Israël.
Le texte, qui doit encore franchir deux lectures devant le Parlement, imposera aux magistrats d'appliquer automatiquement la peine de mort aux auteurs d'attentats terroristes contre des Israéliens "dans le but de nuire à la renaissance du peuple juif sur sa terre".
Pour les Hadjadj, ce vote du Parlement découle directement du traumatisme des massacres du 7 octobre 2023. "Avant le 7-Octobre, les gens nous prenaient pour des illuminés", raconte Meirav. "Maintenant ils nous comprennent parce que chaque personne dans ce pays connaît au moins une victime de ces massacres. Et les gens comprennent que pour arrêter ou au moins ralentir le terrorisme, la peine de mort reste la seule solution", estime-t-elle.
L'exception Eichman
Prévue lors de la création de l'Etat d'Israël en 1948, la peine capitale est abolie en 1954 après avoir été appliquée une seule fois – à tort, la victime ayant été innocentée par la suite. En 1961, un tribunal de Jérusalem condamne exceptionnellement à mort le criminel nazi Adolf Eichman dans le cadre d'une loi spéciale sur les crimes contre l'humanité. "A cette époque, même les rescapés de la Shoah se montraient divisés sur la peine de mort, indique Hannah Yablonka, une historienne spécialiste du procès Eichman. Beaucoup estimaient que tuer Eichman bafouait le principe de proportionnalité au regard de l'immensité de son crime. Et aussi que cela ne ramènerait pas les six millions de victimes juives du nazisme." Le Premier ministre de l'époque, David Ben Gourion, penche pour l'application de la peine de la mort en invoquant le procès de Nuremberg à l'issue duquel douze hauts dignitaires du régime nazi ont été condamnés à mort. Eichman sera pendu le 1er juin 1962.
Depuis, le débat sur la peine de mort ressurgit régulièrement, notamment lors de vagues d'attentats terroristes. La Knesset la plus à droite de l'histoire du pays a donc décidé de franchir le pas en votant un texte transpartisan. Le parti russophone d'Avigdor Lieberman, opposant à Benyamin Netanyahou, a voté pour. En revanche, les partis orthodoxes, membres de la coalition, ont voté contre au nom de principes religieux. Le 9 décembre, une commission de la Knesset a examiné les modalités d'exécution : pendaison, chaise électrique ou injection létale. "Nous envoyons un message très clair : les terroristes méritent la mort", s'est réjoui Itamar Ben-Gvir devant la commission. Il arborait un pin's représentant une corde de pendaison.
Tirer sans sommation
Le rétablissement de la peine de mort s'inscrit dans une radicalisation de la répression de la lutte armée palestinienne, en témoigne la modification des règles d'engagement lors de confrontations entre des soldats de Tsahal et des combattants palestiniens. Strictement encadrées avant le 7-Octobre, elles ont été assouplies par une hiérarchie militaire régulièrement accusée de mettre en danger les soldats pour ne pas risquer d'enfreindre les lois internationales de la guerre. Désormais, à la moindre menace, les soldats peuvent tirer, quitte à exposer leur armée à la vindicte. Fin novembre, des images montrant des soldats israéliens abattant deux combattants palestiniens levant les mains en l'air ont déclenché un tollé. L'ONU a dénoncé une "apparente exécution sommaire" et ordonné une enquête.
"Aujourd'hui, la priorité, c'est de se défendre. On doit d'abord tirer. Après, on voit si vraiment il y a eu une exagération", assume Meïr Ben Hayoun, porte-parole francophone de Puissance Juive. Selon lui, l'assouplissement des règles d'engagement résulte également du traumatisme du 7-Octobre. "Ce jour-là, des pilotes d'hélicoptères ont vu des dizaines de pick-up du Hamas s'introduire en Israël et ils n'ont pas voulu tirer. Tout simplement parce que les conseillers juridiques de l'armée ne leur ont pas donné le feu vert. Aujourd'hui, ce serait impensable. Nous avons changé d'ère", constate-t-il.
Ce changement de paradigme effraie les organisations de défense des droits de l'Homme, vent debout contre la loi sur la peine de mort et la modification des règles d'engagement. "De nombreuses études montrent que la peine de mort ne dissuade pas les auteurs d'attentats. Cette loi ne répond pas à une exigence sécuritaire. Elle étanche la soif de vengeance de ce gouvernement et d'une partie de la population", déplore Noa Sattah, directrice du centre israélien pour les droits civiques. Elle envisage un recours devant la Cour suprême en cas d'adoption définitive du texte.