"Air de la ruche", propolis, gelée royale : ce que dit vraiment la science sur l’apithérapie
Deux abeilles fendent l’air en direction de la ruche. Avant de s’y engouffrer, elles s’arrêtent sur ce qui s’apparente au perron, un petit rebord en bois qui fait le tour de la structure. Les petites bestioles se frottent les pattes les unes contre les autres, comme pour se laver des saletés accumulées pendant leur escapade. "Les abeilles sont très disciplinées, vous savez. Elles n'oublient jamais de se désinfecter”, raconte Sophie Encev, apicultrice amateur et propriétaire des lieux, une dizaine de ruches, dans l'Oise.
Le paillasson doré sur lequel les insectes se roulent avec méthode, au milieu de ce jardin clairsemé, n’est autre que la fameuse "propolis", cette substance produite par les abeilles et prisée pour ses prétendues vertus sur le système immunitaire. C’est l’un des nombreux produits de la ruche vendu en parapharmacie et au rayon "complément alimentaire" des grandes surfaces. "Les abeilles s’en servent pour se protéger contre les champignons et les parasites, alors pourquoi pas nous ?", glisse l'exploitante.
Passionnée par ces petits insectes, la jeune femme autrefois biologiste s’est lancée il y a quelques années dans l'apiculture amateur. Une activité qui, à ses yeux, a autant à voir avec le soin qu'avec l’alimentaire. Phéromones, gelée royale, pollen... Pour la jeune femme, pas de doute, les sécrétions des abeilles seraient quasiment des "médicaments naturels". Il y aurait là, au milieu des champs, dans ces cocons boisés remplis d'insectes zébrés, une pharmacopée, mieux, une pratique de soin tout entière : l'"apithérapie", le soin par les produits apicoles.
Respirer l'air de la ruche ?
La croyance dans les vertus de la ruche n'est pas nouvelle. Pendant longtemps, les apiculteurs ont arboré des poudres et des gélules confectionnées à partir de ses produits dans leurs vitrines, version commerciale de ces éternels pots de miel de secours que l’on garde au fond des placards en cas de maux de gorge. Un complément de revenu, qui désormais se voit concurrencé par des pratiques plus étonnantes.
À côté de ses ruches, Sophie Encev a construit une cabane, pas plus grande qu’un appentis qu'elle surnomme "Air Bee'nb". Depuis 2023, adolescents et retraités s'y succèdent, affublés d’un curieux masque d’inhalation. Les clients sont branchés directement à l’habitat des abeilles, pour en capter les effluves. En brassant l'air de leur habitat, les abeilles diffuseraient leurs molécules bienfaisantes, une thèse qui s'est vite mise à circuler : dans les contrées où les médecins se font rares, on s'essaye désormais aux stages à la ruche.
Ces séances aux prétentions thérapeutiques restent encore relativement confidentielles, mais elles se sont multipliées en France ces dernières années. Dans l’Orne, à Ceton, un chalet "d’apithérapie" a ouvert, en mai. En Franche-Comté, à Saint-Vit, les clients s’allongent dans des remises qui sentent le bois et le pollen. Ici, un apiculteur jure qu’il faut une dizaine de semaines avant de voir les effets, un autre, chez qui il faut rester une heure masque sur le visage, table plutôt sur treize. Un dernier agite des études roumaines : l'air de la ruche, ça marche, les scientifiques en auraient fourni les preuves, dit-il.
Problème : que ces substances soient nécessaires aux abeilles, et qu'elles leur servent parfois de fongicide ou d’insecticide, ne suffit pas à les ériger en traitements pour les humains. Contactée par L’Express, la Direction générale de la santé, bras opérationnel du ministère de la Santé, prévient : "Quelle que soit l’indication revendiquée, en l’absence d’éléments scientifiques probants, le recours à l’apithérapie relève exclusivement du champ de l’accompagnement et du bien-être, et non du champ de la prévention, du diagnostic, du traitement ou du suivi des maladies."
Une pratique non validée
Une position partagée par le Conseil national de l’Ordre des médecins, l’instance déontologique et juridictionnelle de la profession. "L’apithérapie, à ce jour, n'est pas considérée comme une pratique validée scientifiquement", douche le Dr Hélène Harmand-Icher, présidente de la section santé publique de l'Ordre. La médecin voit parfois des contenus sur les réseaux sociaux louant ce type de produits. "La pratique, qui se veut ancestrale, regagne de l’intérêt ces dernières années, portée par la parole d’experts autoproclamés sur les réseaux sociaux, et un débat public de plus en plus sceptique sur la médecine", illustre la spécialiste.
Ancestrale, vraiment ? Si le recours aux produits de la ruche n’est pas nouveau, leur popularité a retrouvé voix au chapitre récemment, grâce notamment aux plaidoyers de l’Association francophone d’apithérapie (AFA). Créée en 2008, et omniprésente dans la presse, l’organisation glisse ses "expertises" à chaque fois qu’un journaliste s'intéresse aux produits apicoles. Ils y sont toujours décrits comme "efficaces", et ce, "dans de nombreuses infections". Un enthousiasme on ne peut plus étonnant, au regard de la position des autorités.
A lire les modules de formation de l’association, l’apithérapie serait pourtant intéressante dans tous les champs de la médecine, en gynécologie pédiatrie, en neurologie, en allergo-pneumologie, en infectiologie, en oncologie,en stomatologie, en ophtalmologie, en infectiologie… Un art visiblement facile à maîtriser : sur son site, l’AFA affiche un taux de réussite de 100 % à ces stages, commercialisés plus de 465 euros. En deux jours, on y apprend à fabriquer des "soins individualisés préventifs" à l’aide des produits de la ruche.
De la propolis, "plutôt que des médicaments"
Contacté, le président de l'association, le Dr Claude Nonotte-Varly assure qu’il s’agit seulement de faire l’état des lieux des connaissances scientifique, pas d'inciter à pratiquer cette médecine qui n'en est pas une. "Notre objectif est d’indiquer s’il y a un fondement scientifique sous-jacent à ce qui est rapporté comme usage, et de former à ce qu’on peut dire ou ne pas dire de l’intérêt de tel ou tel produit", dit ce passionné. Tous les membres de l’organisation n’affichent pourtant pas la même prudence. Il serait "toujours mieux de prendre de la propolis plutôt que des médicaments qui vont avoir eux des effets secondaires à terme”, indiquait Nicolas Cardinault, membre du conseil scientifique de l'Association francophone d'apithérapie (AFA), dans un podcast publié en janvier 2022. A l’antenne, le scientifique précise ne pas inciter à arrêter les traitements conventionnels - tout en laissant entendre que la propolis présente des propriétés anti-tumorales et soulage les effets secondaires des traitements contre le cancer. Des affirmations qui ne reflètent pas la réalité scientifique : "L’histoire de l’oncologie montre que certaines molécules issues de la nature ont conduit à de vrais médicaments anticancéreux. Mais ce parallèle ne suffit pas à conclure pour la propolis telle qu’elle est vendue aujourd’hui", indique le docteur Jérôme Barrière, membre du conseil scientifique de la Société Française du Cancer (SFC).
De fait, et contrairement à ce que laisse croire les louanges de l’AFA, "il n'existe à ce jour aucun médicament disposant d'une autorisation de mise sur le marché dont le principe actif serait le miel, la propolis ou la gelée royale", rappelle l’Agence nationale de sûreté du médicament (ANSM). Des travaux ont été lancés, mais ce qui marche en laboratoire sur des cellules cancéreuses isolées ne fonctionne pas forcément sur l’organisme humain. "Malgré des résultats prometteurs in vitro, les études in vivo restent limitées et leurs résultats sont souvent incohérents", résumait ainsi une revue de littérature publiée dans International Journal of Molecular Sciences, en août 2025.
"Les données scientifiques sont insuffisantes"
Auprès de L'Express, Nicolas Cardinault nuance : "Il ne faut pas chercher à sortir de son contexte une phrase, les médicaments sont et resteront la priorité des prescriptions de santé. Si un complément alimentaire permet d'améliorer la qualité de vie du patient alors pourquoi ne serait-il pas judicieux de le prendre?", indique-t-il par mail. Pour justifier son enthousiasme, le scientifique, co-fondateur de Bee Terapi, entreprise qui commercialise des produits de la ruche, évoque également quelques essais cliniques sur l'Homme. Sur la base d'études en laboratoire, des chercheurs ont bien essayé de faire de la propolis un moyen de mitiger les effets indésirables des traitements contre le cancer. Mais les résultats divergent.
Deux études fournies par Nicolas Cardinault ont été réalisées en "double-aveugle", c’est-à-dire au standard de l'industrie pharmaceutique. La première, publiée dans le Asian Pacifique Journal of Cancer Prevention en 2016, et menée sur à peine 40 personnes, conclut que ses résultats "devraient encourager les professionnels de santé à utiliser des bains de bouche à base de propolis pour les soins bucco-dentaires des patients sous chimiothérapie". La seconde, publiée dans Nutrition and Cancer en 2022 et menée sur un échantillon un peu plus grand plaide à l'inverse pour plus d'études, faute de résultats "suffisamment robustes". Pas vraiment de quoi préférer la ruche à la pharmacopée…
Quant à ces pansements à base de miel, autrefois utilisés par certains praticiens hospitaliers, et régulièrement mis en avant par l’AFA, leur intérêt est là encore, contesté. Si plusieurs de ces dispositifs médicaux contenant du miel se trouvent sur le marché, leurs effets semblent limités, en dehors de la couche protectrice qu’ils peuvent former. "La question n’est pas sérieuse. Les données scientifiques sont insuffisantes et nous avons bien d’autres choses pour traiter les plaies que le miel, qu’il faut réserver à la cuisine", s’agace un dermatologue de la société française de dermatologie, lapidaire.
Comment expliquer un tel enthousiasme de la part de l’AFA ? Sur son site Internet, nulle mention n'est faite aux circonstances de la naissance de l’organisation. Loin d’être une société savante, l’association a vu le jour sous l'impulsion d’un médecin passionné d’apithérapie, le Dr Bernard Descottes, et d’une apicultrice, Catherine Ballot Flurin, fondatrice de la marque de complément alimentaire du même nom, qui occupe aujourd'hui une place centrale dans l’univers de l'apithérapie. Un curieux attelage, une roue dans la médecine, l’autre, dans l’industrie du complément alimentaire.
Chemin faisant, l'organisation s’est séparée de Catherine Ballot Flurin, mais comporte toujours dans ses membres des apiculteurs, et même des patients. "Notre association associe diverses compétences. Ce n’est pas que médical. C’est une société qui rapproche tous les acteurs autour de la production de l’abeille, de la ruche jusqu’à l’utilisateur", concède son président, le Dr Claude Nonotte-Varly, qui pourtant voit la structure comme un "rassemblement de la connaissance la plus factuelle".
Une potentielle solution de confort
Le Dr Claude Nonotte-Varly l’assure, il ne reçoit aucun versement de l’entreprise Ballot Flurin. Autrefois régulièrement invitée par les médias, où elle distillait ses "ordonnances" d’apithérapie, Catherine Ballot Flurin s’est faite plus discrète ces dernières années. Elle aussi se montre convaincue que les abeilles peuvent soigner. Il s'agit d’ailleurs du mot d’ordre de sa marque, toute tournée autour des effets thérapeutiques des produits de la ruche. La propolis Ballot Flurin aiderait à "aider à améliorer l’immunité", "en cas de fatigue, baisse de tonus et d’énergie". La gelée royale "dynamisée" dans ses rayons réduirait "la fatigue", et contribuerait à un "métabolisme énergétique normal". Le pollen améliorerait la "vitalité"…
Contactée, l'entreprise Ballot Flurin n'a pas souhaité nous répondre. A ce sujet, l'Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) est pourtant formelle : aucune allégation de ce type n’est autorisée dans l’Union européenne. "Les allégations de santé non autorisées ne doivent pas être utilisées", indique l’agence. Un complément alimentaire issu de l'apiculture qui respecte la règle n’affiche, de fait, aucune référence à la santé. Quelques méta-analyses ont montré une utilité du miel dans le rhume et la toux passagère, certes, mais sur des pathologies qui guérissent toutes seules, et contre lesquelles aucun médicament n'est nécessaire... Prendre du miel contre les petits bobos du quotidien n'est pas une mauvaise idée, mais il n'est possible d'y voir qu'une solution de confort. Pas une thérapie.