"Plus je la connais, moins je l’apprécie" : Ursula von der Leyen, un malaise français
Tandis que la France s’enlise, Ursula von der Leyen s’envole. Par une de ces facéties dont l’Histoire a le secret, au moment même où le gouvernement de Michel Barnier est censuré, en décembre 2024, la présidente de la Commission européenne embarque pour Montevideo, où elle espère, déjà, boucler les négociations sur ce maudit Mercosur. A Paris, on fulmine. Alors que l’Allemande a confirmé sa présence, le 7 décembre, à l’inauguration de la cathédrale Notre-Dame, où une cinquantaine de chefs d’Etat sont attendus, ce déplacement l’empêche d’honorer son invitation. C’en est trop. Emmanuel Macron est fou de rage, laissant même échapper, devant des témoins médusés, quelques noms d’oiseaux. C’est une faute grave. Pire, un crime de lèse-majesté, pour celui qui considère qu’"Ursula" lui doit tout, à commencer par son poste - en 2019, à la surprise générale, le président avait sorti le nom de cette inconnue de son chapeau. "L’ingratitude est le vice qui coûte le moins cher", cingle un proche du président. "Ursula von der Leyen n’a jamais été la porteuse de valise de personne", réplique un conseiller de "VDL". Sans l’ombre d’un doute, le divorce est consommé…
Mais la rupture dépasse, de loin, ces deux protagonistes. Une sorte de fièvre s’est emparée, de ce côté du Rhin, de nos responsables politiques. A la simple évocation du nom Von der Leyen, les esprits les plus modérés s’échauffent. C’est ce ministre qui dit à son sujet : "Plus je la connais, moins je l’apprécie. Elle est le meilleur agent anti-européen qui soit." C’est l’ancien Premier ministre et commissaire européen Michel Barnier, qui se serait bien vu à sa place, qui dénonce sa "dérive autoritaire". C’est le centriste Marc Fesneau qui donne cette consigne, qui ne souffre d’aucune ambiguïté, à ses eurodéputés : "Shootez-là !" "C’est une calamité, abonde le député Emmanuel Maurel, qui a siégé dix ans au Parlement européen. Il y a un consensus français sur la nécessité qu’elle s’en aille."
N’en jetez plus ! Alors, pourquoi tant de haine ? De l’avis général, quelque chose a changé depuis sa réélection, en juillet 2024. "La méthode s’est aggravée. Elle a une gouvernance extrêmement verticale et centralisée. Tout se décide entre elle et son principal conseiller politique. Cela la fragilise dans la mesure où elle a peu d’alliés", relève un eurodéputé français. Von der Leyen, c’est avant tout un style, une rigueur bien allemande - elle dort dans une annexe de son bureau, au dernier étage du bâtiment Berlaymont, à Bruxelles - et un certain goût de la discipline.
Elle peut être aussi courtoise en privé que menaçante en public. Alors qu’elle était visée, la semaine du 19 janvier, par une motion de censure déposée par Jordan Bardella, elle a fait passer une consigne à son groupe, le Parti populaire européen (PPE), par l’intermédiaire de son président, Manfred Weber : quiconque la voterait serait immédiatement sanctionné. Et pas n’importe quelle sanction ! Celui qui oserait désavouer la cheffe serait privé pendant six mois de tous ses privilèges de parlementaire. Voilà le Français François-Xavier Bellamy, chef de la délégation LR au PPE, qui avait voté la précédente motion de censure en octobre 2025 pour manifester son désaccord sur le Mercosur, prévenu. Cette fois-ci, il ne la votera pas. "Ursula ne supporte pas la contradiction", assure l’un des Français qui la connaît le mieux. Certains votes lui restent en travers de la gorge, comme cette saisine de la CJUE (Cour de justice de l'Union européenne) pour évaluer la conformité de l'accord UE-Mercosur, qui ne passe qu’à dix voix, le mercredi 21 janvier. Dix voix… françaises, puisque les socialistes français ont voté pour, par exemple.
"Bunkérisation"
Qu’on lui résiste au Parlement européen, passe encore, mais à la Commission… "Elle la dirige d’une main de fer", reconnaît un de ses soutiens. Thierry Breton est bien placé pour le savoir. Non seulement l’ex-commissaire n’était pas sur la même ligne que Von der Leyen - moins atlantiste, plus sévère avec les Gafam notamment - mais il le faisait savoir et critiquait ouvertement sa présidence, ce qui avait le don d’ulcérer l’Allemande. "Il était odieux avec elle, la dénigrant publiquement et menant une partie de la Commission contre elle", pointe un pilier de la délégation française. "Il a été très, très proche de la rupture publique grave avec elle. Il n’était pas loin de faire une Nicolas Hulot [NDLR : l’ex-ministre de la Transition écologique avait annoncé sa démission en direct de la matinale de France Inter]. Finalement, ce n’était pas très différent, il a démissionné avant d’être viré", retrace un haut fonctionnaire européen.
Tout s’est passé très vite. Quelques jours après sa réélection, alors qu’elle a enfin l’occasion de se débarrasser de ce fort en gueule puisqu’un nouveau collège des commissaires doit être constitué, Ursula von der Leyen appelle Emmanuel Macron et lui dit : "Tu choisis : c’est le portefeuille ou le commissaire." Comprendre : je vous donne un portefeuille élargi, avec une vice-présidence exécutive, mais Breton est remplacé. Le chef de l’Etat accepte sans barguigner - des mauvaises langues notent que c’était également son intérêt - et le fait savoir à Thierry Breton, qui publie un message sur X, grillant la priorité à l’Elysée. Dans les couloirs des instances européennes, on en reste stupéfait. "Qu’elle ait exigé d'Emmanuel Macron le départ de Thierry Breton est inouï, quand on y pense. Et que le président de la République ait accepté ça est absolument stupéfiant", estime un bon connaisseur des arcanes européens. L’épisode a laissé des traces, y compris parmi ses alliés, qui s’inquiètent d’un "centralisme" croissant, voire d’une "bunkérisation" de la Commission. "Sa méthode peut parfois crisper", reconnaît-on du bout des lèvres dans son entourage. Et surprendre.
Il faut savoir que Von der Leyen fait toujours de la politique. Même à Noël. Le 24 décembre 2020, alors que les cadeaux sont sous le sapin et que les eurodéputés se retrouvent en famille pour la trêve des confiseurs, ils reçoivent une alerte : VDL, comme beaucoup la surnomment à Strasbourg, tente de faire passer en catimini un accord d’investissement entre l’UE et la Chine. Emmanuel Maurel fait chauffer son téléphone et sonde quelques ministres : Emmanuel Macron est-il au courant et valide-t-il cet accord ? Personne n’est en mesure de lui répondre. A la rentrée, face au tir de barrage, Ursula est contrainte d’y renoncer. "On a dû gueuler comme des putois !" se remémore un eurodéputé écologiste. "Elle est familière de ces coups. Elle essaie toujours de forcer la main et ne partage pas le pouvoir. Son management est très solitaire", accuse un autre eurodéputé de gauche, qui se souvient avec amusement d’une autre scène. Un jour, le commissaire au budget, le Polonais Piotr Serafin, présente le budget pluriannuel de la Commission quand un eurodéputé se lève et l'informe que la présidente Von der Leyen, qui s’exprime au même moment, n’a pas les mêmes chiffres que lui… "Son visage a changé de couleur !", s’esclaffe notre eurodéputé.
Pour durer si longtemps à ce poste tant convoité, il faut tout de même une certaine habileté. Et ses contempteurs lui reconnaissent au moins une qualité : elle apprend de ses erreurs. Ainsi, en juillet 2025, alors qu’elle est visée par la première motion de censure de son second mandat, l’ex-ministre de la Défense affiche sa sérénité. Arithmétiquement, observe-t-elle à juste titre, elle n’a aucune chance d’être renversée. Elle arrive donc tout sourire, avec une légèreté assumée, dans l’Hémicycle strasbourgeois, quand tout le monde lui tombe dessus à bras raccourcis, de ses ennemis historiques à ses alliés, qui lui reprochent, entre autres, sa lenteur et son indécision. Le discours de la présidente du groupe Renew, Valérie Hayer, la surprend particulièrement. "Madame von der Leyen, qui sont vos alliés dans ce Parlement ? L’extrême droite ou la majorité pro-européenne qui vous a élue il y a un an ? Rien n’est acquis. Ramenez de l’ordre dans votre famille politique", tance l’ex-tête de liste de Renaissance aux élections européennes. Le soir même, la présidente de la Commission décroche son téléphone et glisse à Hayer : "Voyons-nous plus étroitement."
Funambule
A sa décharge, n’a-t-elle pas le "job" le plus difficile du monde ? "Elle a un rôle horrible d’exécutant. C’est une espèce de Première ministre, elle exécute les demandes des chefs d’Etat", remarque-t-on dans l’entourage de Valérie Hayer. Et n’incarne-t-elle pas le bouc émissaire idéal ? "Elle représente physiquement un type de politiques que nous n’avons pas en France. La bourgeoisie conservatrice n'a pas cette manière d'être en France. Elle est perçue comme la femme de droite allemande qui défend les intérêts de l’Allemagne contre la France, ce qui est objectivement faux, décrypte un haut fonctionnaire français. Il y a des fantasmes germanophobes qui sont tenaces. Si elle était Slovaque, elle se prendrait 10 % de ce qu’elle se prend !" Un proche de Von der Leyen partage cette analyse, insistant sur le caractère "humiliant", pour la France, de toute la séquence autour du Mercosur. "On est à un moment de l’UE qui est éminemment français mais la parole de la France n’a jamais été aussi dévaluée. Sur le Mercosur, la France a le sentiment d’être humiliée et l’impression désagréable que l’Histoire s’écrit sans elle. Or, l’humiliation est un moteur très puissant."
"On s’attend tous à ce qu’elle ne finisse pas son mandat", lâche, sous couvert d’un strict anonymat, un eurodéputé centriste. En allant trop loin dans le détricotage du Pacte vert et en acceptant trop souvent de bâtir des majorités avec l’extrême droite, Ursula von der Leyen pourrait s’attirer les foudres des sociaux-démocrates et des écologistes. Et, s’ils déposaient une motion de censure, elle aurait toutes les chances d’être adoptée. C’est tout le paradoxe de sa situation. Confortée par sa réélection, contrôlant plus que jamais la Commission, l’Allemande avance sur un fil, telle une funambule. Elle n’ignore pas qu’elle peut tomber à tout moment et sait surtout, d’expérience, que ces maudits Français ne la retiendront pas…