Jean-Luc Marion : "Il n'est pas sûr qu'on regardera encore du football dans 100 ans..."
On peut être un spécialiste mondial de la phénoménologie husserlienne, un penseur catholique grand connaisseur de Saint-Augustin et un lecteur quotidien de L’Equipe. Réputé pour ses essais philosophiques ardus, Jean-Luc Marion publie La Raison du sport, dans laquelle il évoque avec une joie communicative sa passion pour l’athlétisme, le rugby ou le cyclisme. L’académicien et professeur émérite de l’université Paris-Sorbonne fut lui-même un bon coureur.
Dans un entretien savoureux pour L’Express, Jean-Luc Marion explique pourquoi nous nous faisons mal en courant le dimanche, analyse les rites sportifs, évoque la fragilité des disciplines et se lâche sur Raymond Poulidor ou Roland Barthes…
L’Express : Pourquoi cette passion pour le sport ?
Jean-Luc Marion : C’est une passion d’enfance, qui remonte à l’époque où l’on suivait le Tour de France à la radio. Mais cette passion s’est renforcée quand je me suis à pratiquer la course à pied, en compétition, à un niveau modeste mais déjà sérieux. Cela a duré plus tard, quand je me suis mis à la course sur route. J’espérais même devenir le meilleur professeur à la Sorbonne classé dans les 20 kilomètres de Paris.
Il y a une raison à cela : l’actualité sportive nous fascine tant parce qu’elle double l’actualité officielle. Elle a ses rites : ses grandes épreuves, comme autant des grandes élections ; ses champions succèdent comme les présidents de la République ; les équipes luttent comme des partis ; elle devient même parfois de la géopolitique. En fait, cette contre-actualité nous permet de supporter, voire d’oublier la supposée vraie actualité. Et puis, le sport déroule une liturgie : comme il y a une année liturgique pour les chrétiens, chaque mois de l’année met en valeur un sport particulier, entre courses, tournois, rencontres ou matchs. Cette fonction régulatrice du temps social règle le chaos quotidien, rassure et parfois apaise.
Le sport a été célébré par de nombreux écrivains, d’Antoine Blondin à Jack London, mais il semble plus snobé par les intellectuels…
Pour une bonne raison : comprendre le sport exige de l’avoir pratiqué soi-même à un niveau sérieux, ce qui disqualifie déjà beaucoup d’"intellectuels". Quand on lit Sartre ou Barthes sur le sport, on trouve des banalités vagues à pleurer. Et puis il faut en connaître les légendes. Et enfin avoir quelques concepts. Cela fait beaucoup. Dans mon cas, j’ai cru que j’avais un peu de tout cela et qu’il y avait un créneau.
Vous consacrez de longues pages à Michel Jazy, le coureur de demi-fond disparu en 2024. N’était-il pas l’un de ces perdants magnifiques qui ont longtemps marqué le sport français, sans gagner de médaille d’or aux Jeux olympiques ?
Fils de Polonais, Jazy arriva deuxième derrière Elliott du 1500 mètres aux Jeux olympiques de Rome en 1960. Quatre ans plus tard, à Tokyo, bien que favori du 5000, à la stupéfaction générale, il rata sa finale : désastre national. Mais à son retour à Paris, il reçut un soutien populaire énorme. Et voici la grande chose : il ressuscita. En 1965, il fit une année sublime, battant tout le monde, avec des records (dont le mile) et un titre européen. Ça se termine par le 5000 mètres "du siècle" à Helsinki avec tous les meilleurs y compris son vainqueur à Tokyo.
Qu’un sport brasse de plus en plus d’argent n’est pas nécessairement le signe qu’il se développe bien
A ce moment-là, Jazy revient au sommet, devint enfin lui-même, et fit d’ailleurs la couverture de Sport Illustrated. C’était une immense vedette pour lequel on pouvait interrompre un journal télévisé. Décidant de ne pas aller jusqu’aux JO de Mexico où l’altitude défavorisant les coureurs de fond et demi-fond, il arrêta sa carrière avant les vacances de 1966. Mais c’est alors que ses amis et anciens rivaux décidèrent de lui organiser une course à la rentrée, pour qu’il rebatte son premier record du monde, celui du 2000. Soutenu par tous il y arriva, à l’agonie. Sommet ! A cette époque où je courrais dans des catégories très inférieures, je côtoyais Jazy dans les meetings ou les cross. Plus tard, élu à l’Académie française, j’ai parlé de lui dans L’Equipe, il m’a écrit et nous nous sommes enfin vraiment rencontrés. C’était un homme remarquable, très intelligent, courageux, lucide, orgueilleux et modeste.
Le Tour de France représente une passion nationale. Vous soulignez que c’est un événement que finalement personne ne voit, ce qui encourage la légende…
C’est le paradoxe. Pour les spectateurs, le peloton passe trop vite. Même dans la voiture rouge de la direction on ne voit rien, qu’on précède le peloton ou on se place derrière l’échappée (on se retrouve collé au groupe des échappés, ne contemplant que leurs cuisses et cuissards). Si donc le Tour de France ne se voit pas, il ne peut que se raconter. Il devient un phénomène profondément littéraire, parce qu’il ne peut être qu’amplifié et sublimé, ou bien il disparaît. Dans le temps, on suivait le Tour à la radio ou dans les comptes rendus de journaux. Aujourd’hui, où la télévision le diffuse en intégralité, c’est le réalisateur qui en devient le véritable conteur, faisant son montage en direct. Et quand la passivité des coureurs menace d’ennui la sieste du spectateur, un raconteur nous expose les monuments et nous récite encore des anecdotes sur le paysage. Le Tour, on en parle.
En quoi le passage, au début des années 1960, des équipes nationales aux équipes de marques a-t-elle fait basculer la compétition ?
Dans les années 1950, les équipes nationales offraient une scénographie presque parfaite : l’Italie avait ses campionissimi (Bartali et Coppi), la Suisse ses deux "K" rivaux (Kübler et Koblet), les Pays-Bas leurs roule-toujours, l’Espagne son grimpeur qui ne savait pas descendre (Bahamontes) et la France ses coureurs en bisbille perpétuelle (Bobet, Robic, Geminiani…). Mais, avec les équipes de marque, on est passé à un leader désigné avec des équipiers obéissants (qui pourraient être leaders ailleurs si on les payait assez). D’où une course fermée, relativement simple, sans attaques inattendues, réglée par les ordres dispensés à l’oreillette. D’où des années de longues hégémonies, de Saint-Raphaël avec Anquetil, Faema puis Molteni avec Eddy Merckx, Gitanes, Renault et La Vie Claire avec Hinault, jusqu’à l’UAE de Tadej Pogacar. Quant aux équipes moins puissantes, qui ne peuvent viser le maillot jaune, se structurent pour viser un classement moindre : victoires d’étapes, maillot vert des sprinters ou à poids des grimpeurs. Elles bloquent aussi la course.
Il ne reste à l’enthousiasme populaire que les rares énergumènes de génie qui décantent la course, comme Thomas Voeckler, Thibaut Pinot ou Julian Alaphilippe. Révoltes vite matées ! Aujourd’hui évidemment Pogacar paraît vraiment un champion hors-norme, puisqu’il est capable d’attaquer de loin, comme les anciens grands. Mais cela demande encore vérification, car nous savons d’expérience (d’Armstrong en fait) que le dopage progresse plus vite que les contrôles (on garde ainsi pendant dix ans les échantillons des coureurs). Comme tout le monde, j’espère qu’il soit propre.
Car le danger menace : à force d’être structurés pour produire un spectacle de plus en plus efficace, des performances de plus en plus étonnantes, certains sports se détruisent. Des grandes disciplines ont disparu, comme l’haltérophilie ou même la boxe. Le patinage artistique est-il encore un sport ou est-ce une exhibition artistique jugée de manière très subjective ? Même la lutte qui pourrait disparaître du programme olympique. Le sport aussi est mortel.
On peut parier qu’on regardera du football dans un siècle, non ?
Je ne jurerais de rien. Parce que le sport repose sur l’identification entre les joueurs, le club et les spectateurs. Lien qui reste fragile. Les transferts incessants, la multipropriété ou le rachat par des fonds américains de clubs européens l’ont distendu. On assiste à des grèves de supporters. Qu’un sport brasse de plus en plus d’argent n’est pas nécessairement le signe qu’il se développe bien, au contraire. Donc même le football peut être menacé.
Poulidor préférait passer son temps à terminer deuxième ou troisième du Tour de France. C’est impardonnable.
Le rugby semble aujourd’hui au sommet. En quoi cette discipline, inventée comme tant d’autres par les Anglais, est-elle une anomalie ?
Sa grandeur tient à ce qu’il s’avère totalement contre-intuitif, tant il contredit la logique des autres sports. Déjà, il y a ce ballon ovale qui rebondit le plus souvent de travers. Puis la règle de ne pas pouvoir être devant la balle, de la passer toujours en retrait avec une autre originalité propre au XV : la mêlée fermée. Les règles sont toujours compliquées et réinventées pour maintenir de contre-jeu. Le rugby est au football comme les échecs au jeu de dames. Et quand il conjugue la possession et la passe, le rugby éclipse tous les autres sports collectifs, là où le football reste un sport solitaire à plusieurs.
Il en va du rugby dit "champagne" comme des grandes bouteilles de Bourgogne : tant qu’elles ne sont pas ouvertes, on ne sait pas si le vin sera de la piquette, de l’eau madérisée ou de l’ambroisie. Un match de rugby médiocre est d’un ennui absolu, mais quand ça réussit, c’est une fête extraordinaire. Assister à un véritable match de rugby reste un miracle, qu’on attend et qui ne vint pas toujours.
Pour en revenir au cyclisme, pourquoi avez-vous la dent si dure contre Raymond Poulidor, qui fut pourtant un coureur immensément populaire ?
Parce qu’avec les qualités physiques qu’il avait (il avait ponctuellement vaincu Gaul, Anquetil, Merckx !), il aurait dû gagner trois fois le Tour de France ! En 1964, Poulidor était plus fort que Jacques Anquetil, mais lui souffrait mieux, pensait plus. En perdant, Poulidor a fait certes pleurer dans les chaumières, mais Anquetil savait gérer sa carrière, s’entourer des meilleurs, avoir un bon directeur technique, des mécanos performants. Il les payait pour cela. Poulidor lui investissait dans sa ferme, ce qui fait que son équipe lui était moins dévouée. Pourquoi n’a-t-il pas au moins gagné le Giro ou la Vuelta ? Je n’ai jamais compris ! Des coureurs moins doués, comme Jean Stablinski ou Jean Forestier ou René Privat, ont gagné des classiques que Poulidor n’a jamais remportées : il préférait passer son temps à terminer deuxième ou troisième du Tour de France. C’est impardonnable.
Pourquoi faisons-nous du sport ?
Dans la vie courante, nous ne sommes pas notre corps. Quand tout va bien, notre corps est absent. Il fonctionne exactement comme notre voiture et fait ce qu’on lui dit de faire. Le silence des organes atteste son accomplissement. Mais quand vous faites un effort sportif, vous rapatriez votre corps dans votre esprit. Vous lui donnez des ordres qui, souvent, ne lui plaisent pas, vous êtes donc obligé de négocier avec lui. Or, en phénoménologie, depuis Husserl, on distingue le corps (au sens du corpuscule physique) de la chair (Leib), qui est la fusion de la pensée et ce qui n’est alors déjà plus un simple corps. A ce moment le dualisme âme-corps disparaît. Eprouver cette union, voilà l’une des raisons pourquoi nous sommes nombreux, nous qui ne ferons pourtant jamais de performances chronométriques, à courir. Pourquoi sinon s’enrôler, anonyme, dans la foule d’un semi-marathon ? Sûrement pas pour le mince plaisir de dépasser celui qui précède, ni pour montrer à ses enfants qu’on bouge encore. C’est d’abord pour se prouver que l’on n’est pas mort, qu’on existe. Et pour unifier en soi l’âme et la machine en une seule chair.
Ne fait-on pas du sport avant tout par obsession de la santé ou de sa ligne ?
Je ne crois pas. Ce qui fait courir des personnes sur 10, 20, 30 ou 42 kilomètres, c’est qu’après une certaine distance, on bascule dans un autre état, parfois de grâce, si rare dans la vie. De la même façon, il ne s’agit pas de comparer son temps de passage avec les autres sur l’application Strava, mais de savoir si on est capable de se dépasser. Quand je courrais, les performances des autres me laissaient de marbre. La vraie satisfaction, venait quand je battais mon record personnel. Parce qu’à ce moment, je m’étonnais, m’admirais même. Qu’un autre soit plus fort que moi, il n’y a rien de surprenant. Mais que moi, je sois plus fort que moi, alors c’est une merveille.
Je me mettrai au golf quand je serai bedonnant, vieux et riche, et en train de devenir fou comme Donald Trump
Avec l’âge, j’ai eu des ennuis cardiaques et je vis sous bêtabloquant. Mon cœur ne peut donc plus monter à plein régime et la course me manque toujours autant. En particulier elle vous oxygène les neurones : quand j’étais en train d’écrire et n’arrivais pas à développer un argument, je sortais courir au Bois : au bout de 10 kilomètres, devenu beaucoup plus lucide, souvent je trouvais une solution. Jacques Derrida me disait un jour que j’étais un génie pour les titres de livres. Or, ces titres, je les trouvais en courant.
Le golf ?
Je m’y mettrai quand je serai bedonnant, vieux et riche, et en train de devenir fou comme Donald Trump. Pour l’instant, il y a encore de la marge [rires].
Le spécialiste de théologie que vous êtes ne peut s’empêcher de comparer le sport à la religion…
La vie spirituelle est basée sur le fait qu’il n’y a pas de limite intangible entre le possible et l’impossible. Le sport donne l’expérience que des limites fixées comme impossibles sont là pour être détruites, et souvent le sont. Mais c’est aussi une communion. Les Jeux olympiques reposent sur une tension interne de leurs devises, entre l’idée que le meilleur gagne, mais celle aussi qu’on concourt ensemble. On court les uns contre les autres, mais pour cela, il faut courir les uns avec les autres. Certes, on se tire la bourre avec son rival, mais chacun oblige ainsi l’autre à progresser. Le coureur cycliste Guillaume Martin-Guyonnet, qui a étudié de la philosophie, a dans La Société du peloton très bien écrit sur ces deux dimensions, expliquant qu’il faut être le meilleur, mais qu’on ne peut pas l’être sans le soutien et l’aiguillon des autres. Il faut que les joueurs jouent les uns pour les autres. L’équipe de France de Jacquet (Aimé, quel prénom !), championne du monde en 1998, n’était peut-être pas techniquement la meilleure, mais le groupe était de loin le plus homogène. Le sport se joue toujours dans la tête.
La raison du sport, par Jean-Luc Marion. Grasset, 240 p., 20 €.