Patrick Besson, toujours décapant!
Patrick Besson est entré en littérature à 17 ans, l’âge où, paraît-il, on n’est pas sérieux. Je dirais que Patrick Besson – ne surtout pas le confondre avec Philippe ! – ne se prend pas au sérieux, ce qui me semble plus juste le concernant. Son premier roman, Les Petits Maux d’Amour (1974), commence ainsi : « Ensuite je me rappelle mal… » Son nouveau roman, Le jour où je suis tombé amoureux, écrit en quatre mois, pourrait débuter par : « Ensuite je ne me rappelle que trop bien. » Son texte est en effet assez autobiographique. Patrick Besson tient à rappeler quelques éléments de sa bio, comme s’il craignait qu’on ne les loupât. Il est né à Paris, le 1er juin 1956, à quatre heures cinquante-cinq du matin, « l’heure du diable ». Il insiste sur le fait qu’il fut communiste. L’est-il encore ? Ça ne m’étonnerait pas qu’il veuille être le dernier. En Amérique, où se déroule en grande partie Le jour où je suis tombé amoureux, ça signifie le chômage, la prison, la mort sociale. Il précise qu’il a écrit un livre sur le sujet, Julius et Isaac. Au passage, il souligne qu’il a raté de peu le Goncourt en 1992. On pourrait ajouter qu’il a obtenu le Grand Prix du Roman de l’Académie française pour Dara (1985) et le Prix Renaudot pour Les Braban (1995). Il ne conduit pas, habite Montmartre, une rue en pente, ne s’est guère soucié de son corps – « je l’ai laissé en paix puis on lui a fait la guerre » –, se souvient d’une virée à New York, en 1986, avec Berthet, Queffélec, Billetdoux et Neuhoff. Ce dernier est devenu académicien. Peut-être pour tenir en respect, planqué sous la coupole, la mort. « Ce châtiment auquel nul n’échappe, écrit Besson, même pas les académiciens français qu’on dit pourtant immortels. » Après plus de quatre-vingts livres, des centaines articles – de l’Huma au Figaro en passant par Le Point – il le mériterait. Michel Déon m’avait dit, en 1995, devant un verre de Jameson, chez lui rue de Beaune, que Patrick était l’écrivain le plus doué de sa génération. À propos de Frédéric Berthet, je le glisse ici, parce que je vais oublier sinon, Besson décoche deux phrases qui le résument : « Sa mort anodine comme une signature au bas d’un contrat de location de vélo électrique. Puis sa renaissance dans diverses collections de poche. » Il parle avec justesse des écrivains. C’est souvent grinçant. Exemple sur Hemingway : « Je ne suis pas un fervent supporter d’Ernest : romans sentimentaux à grosses épaules. Il a eu une utilité : montrer qu’on peut être écrivain en utilisant un minimum de mots. » Exemple, encore, sur Guillaume Musso, « l’écrivain aimé des idiotes françaises ». Il rappelle qu’on peut toujours lire Jean Dutourd, là c’est limite une faute de goût, mais passons. Il rend hommage à l’éditeur et écrivain Jean-Marc Roberts en précisant que Le jour où je suis tombé amoureux ressemble à ses ouvrages de jeunesse, La Partie est belle et La comédie légère.
Y a-t-il une Jennifer dans l’avion ?
Après son troisième divorce, Besson s’est mis dans la tête d’épouser une jeune actrice nord-américaine, Jennifer Carpenter, à la bouche de travers, devenue célèbre grâce à la série télé Dexter. Il prend l’avion pour Hollywood avec la ferme intention de l’épouser. Durant le vol, il rencontre une autre Jennifer qui va le mettre en contact avec l’agent de l’actrice. Il y a donc deux Jennifer. Il faut suivre, car ça dépote chez Besson. Il n’y a pas de gras, son roman est un sprint, on est proche de Paul Morand. Ses descriptions, du reste, sont morandiennes. On arrive à Louisville, les rues y sont droites comme la plupart de celles des villes américaines. Attaque : « L’Amérique est géométrique. Seul le fleuve Ohio fait une courbe. » New York : « La ville est d’abord un port. Avec une île au milieu : Manhattan. Le vent a son importance. Il balaie les souvenirs. » Et puis d’autres phrases qui claquent comme un coup de fouet : « Le destin des chambres : être oubliées. » Ou encore : « L’échec du communisme ? La poussette qui dévale les marches dans le film d’Eisenstein : il y a Lénine à l’intérieur. » Ou encore : « L’autorité, c’est de ne pas répondre aux questions ; l’esclavage, c’est de ne pas avoir de réponse. » Et encore, ce constat : « Nos parents nous avaient pourtant laissé un monde facile comme une fille de joie. » C’est politiquement incorrect, l’esprit moutonnier est sans cesse boxé.
A lire aussi, Grégory Rateau: Thomas Wolfe ou la grande faim américaine
Jennifer Carpenter est mariée. Ça complique les choses. Ça pousse surtout le mari à flinguer l’écrivain. Il s’en sort, de peu. Entre temps, il y a un massacre chez le milliardaire Paul Raskolnikov, au bord de la piscine. Carnage chez les stars de Hollywood: George Clooney, Brad Pitt, Mel Gibson, Téa Leoni. Matt Damon s’en tire. Besson l’apprécie. Le rôle exorbitant de l’écrivain : faire mourir ceux qu’il déteste ; protéger ceux qu’il aime. La femme du milliardaire est épargnée. La beauté slave rejoindra l’écrivain à Paris, aux Abbesses. De belles descriptions du quartier, le pont Caulaincourt qui enjambe le cimetière Montmartre, le rappel qu’il « nous faudra tous mourir. »
Ça sent le sapin
La mort plane sur la fin de l’histoire. Ça reste enlevé, mais le ton vire à la nostalgie. Sur son lit, l’auteur devient oiseau ou « petit garçon qui court sous ses fenêtres pour ne pas arriver en retard à l’école maternelle. » Et puis, il y a sa mère : « Elle me reproche de ne pas être allé à ses funérailles. » L’affaire ne semble pas réglée et le temps presse. Les beaux jours, qui reviennent à la charge, le prouvent. Comment les coucher sur la feuille blanche ? « Ils sont pourtant les seuls dont, sur son lit de mort, un individu se souvient », écrit Besson, qui ajoute : « Il quitte la planète le sourire aux lèvres car sa mémoire ne lui présente plus qu’extases et enchantements de naguère et d’autrefois. »
Il faut pourtant continuer le jeu, mêler fiction et réalité, secouer le tout dans un shaker de palace, emporter le lecteur une nouvelle fois. Et finir par se demander : « Mais on joue contre qui ? pas un dieu, tout de même ? »
176 pages
L’article Patrick Besson, toujours décapant! est apparu en premier sur Causeur.