A Besançon, un professeur d'université a-t-il inventé un "Prix Nobel" ? Les dessous d'une folle affaire
Mercredi 11 février, des policiers accompagnés du procureur de la République de Montbéliard ont perquisitionné le domicile de Florent Montaclair. Âgé de 55 ans, ce professeur de lettres à l'Université Marie & Louis Pasteur de Besançon, spécialiste de Jules Verne et de littérature fantastique du XIXe siècle, a ensuite été placé en garde à vue. Huit jours plus tôt, le parquet avait ouvert une enquête pénale pour trois infractions : faux et usage de faux, usurpation de titre et escroquerie, révèle L'Est Républicain dans une longue enquête publiée le 15 février. La procédure fait suite à un signalement de l'Université de Besançon. Cette dernière avait alerté le procureur à l'été 2025 après avoir pris connaissance d'une autre enquête journalistique, publiée en janvier 2019 par le média roumain Scena9.
Au cœur de l'affaire, la "Médaille d'or de philologie", une distinction que Florent Montaclair a reçu des mains de Pierre Joxe, ancien ministre de l’Intérieur et de la Défense, lors d'une cérémonie à l'Assemblée nationale le 8 juin 2016 en présence, aussi, de Claude Bartolone, alors président de la Chambre basse et de Luc Montagnier, codétenteur du Prix Nobel 2008 de médecine devenu par la suite figure de la sphère antivax. Présentée comme l'équivalent du Prix Nobel pour les sciences du langage, cette récompense est, selon les enquêtes de nos confrères, complètement fictive.
Une société savante fantôme
La fameuse "Médaille d'or" est censée être décernée par l'International Society of Philology (Insop), une organisation prétendument située à Lewes, dans le Delaware (États-Unis). Sauf que cette "société savante" présente toutes les caractéristiques d'une coquille vide. Son site Internet, truffé de fautes d'anglais, est illustré de photos générées par intelligence artificielle. Il est aussi hébergé par une société française, ce qui n'a guère de sens pour une institution américaine. Plusieurs chercheurs figurant sur sa liste de membres nient y avoir adhéré : leurs noms ont été ajoutés à leur insu, ont-ils affirmé à L'Est Républicain. Quant à la Fondation Nobel, elle est catégorique : elle n'a "aucun lien" avec cette organisation.
L'Insop est également adossée à l'University of Philology and Education (UPAE), supposée être une université enregistrée dans le Delaware, mais qui ne figure dans aucune base de données universitaire reconnue. À l'adresse indiquée, aucun bâtiment ne ressemble à une université. En septembre 2025, son site Web est d'ailleurs devenu une plateforme de rencontres, avant que le nom de domaine soit mis en vente.
Un alter ego introuvable
Autre élément troublant : le président de l'Insop et recteur de l'UPAE, Martin Balmont, décrit par Florent Montaclair comme un "écrivain russe", est introuvable. Ses quelques ouvrages — des romans d'heroic fantasy — ont tous été publiés par les Presses du Centre Unesco de Besançon : une maison d'édition dirigée par Montaclair. Plus troublant encore : sur Google Scholar, le moteur de recherche qui recense les publications scientifiques à travers le monde, une recherche au nom de "Martin Balmont" fait apparaître, parmi les résultats, un ouvrage sur les vampires dans la littérature romantique française dont l'auteur est... Florent Montaclair. Les deux signatures, apposées côte à côte sur un courrier officiel de l'Insop, présentent d'ailleurs des similitudes frappantes.
Cette maison d'édition elle-même pose question, puisqu'elle utilise le logo et le nom de l'Unesco, alors que l'organisation onusienne dément formellement tout lien. "L'Unesco n'a jamais eu d'antenne à Besançon", précise un porte-parole auprès de L'Est Républicain, ajoutant avoir saisi la Commission nationale française pour "clarifier la situation".
L'affaire de la médaille n'est pas la première ombre au tableau. En 2018, le parquet de Paris avait ouvert une enquête après que le ministère de l'Enseignement supérieur eut refusé de reconnaître un doctorat que Montaclair déclarait avoir obtenu auprès de l'UPAE, l'université fantôme du Delaware. Lors de son audition par la police, l'enseignant a admis n'avoir jamais mis les pieds dans l'établissement, assurant que tout s'était fait par correspondance. L'affaire a été classée sans suite en juin 2025 faute d'éléments suffisants.
Le déclencheur roumain
C'est l'attribution de la même médaille, en 2018, à l'académicien roumain Eugen Simion qui avait déclenché l'enquête du média Scena9. Leurs journalistes avaient méticuleusement déconstruit l'édifice : faux centre Unesco, fausse université, faux membres, faux palmarès. Après la publication de leur enquête, l'Académie roumaine avait retiré l'annonce de la distinction de son site. La médaille n'a d'ailleurs plus jamais été décernée après 2018.
Il a fallu attendre 2025 pour que cette enquête parvienne aux oreilles de l'Université Marie & Louis Pasteur, puis à celles du parquet de Montbéliard. Florent Montaclair, lui, conteste être l'architecte de cette supercherie, assurant en être "la première victime". L'accumulation d'indices - les liens entre toutes les entités impliquées, leur hébergement Web commun, le personnage introuvable de Martin Balmont, l'absence de reconnaissance des institutions internationales - dessine un faisceau troublant. L'enquête judiciaire devra désormais établir les faits. Une partie de la réponse se trouvera peut-être dans les travaux d'un autre domaine de recherche de Florent Montaclair : "l'écriture grammaticale des fausses nouvelles".