Derrida : parler une langue qui n’est pas la sienne
Daté de 1996, puis republié une première fois avant la présente édition, Le monolinguisme de l’autre est célèbre pour sa première phrase : « Oui, je n’ai qu’une langue, or ce n’est pas la mienne. »
Jacques Derrida est philosophe et auteur d’une œuvre foisonnante. Pour autant, la lecture de ce volume ne requiert aucunement de connaître les autres ouvrages de cette œuvre. En revanche, il exige une attention soutenue du fait notamment de la logique de pensée de Derrida, sans doute déstabilisante pour qui n’y est pas habitué, qui procède par dissémination. Il ne faut pas entendre par là l’absence d’unité, mais plutôt une unité que nous ne pouvons nous approprier qu’en la faisant advenir au pluriel.
À deux reprises, Derrida précise le statut de son texte. On ne saurait y voir une autobiographie déguisée (une anamnèse, ou une forme de Bildungsroman — un « roman de formation » — intellectuel), quoique l’ouvrage parte d’une expérience située, à savoir son rapport singulier à la langue française, dans un contexte colonial. Il ne s’agit pas de raconter comment il serait devenu « lui-même » grâce à cette histoire, en donnant à sa vie une cohérence rétrospective ; au contraire, il s’agit plutôt d’une ébauche. Cette précision illustre d’emblée le sens de la dissémination : s’il s’inscrit bel et bien dans une tradition philosophique où l’on parle en son nom propre, il le fait par différence : au lieu d’exposer un « moi » stable, il met en question les conditions mêmes qui permettraient de dire « je ». Dit autrement, il ne cherche pas à rassembler les éléments d’une vie sous l’unité d’une identité, mais expose au contraire ce qui, dans l’expérience, résiste à toute appropriation identitaire — en l’occurrence, le fait que sa langue dite « maternelle » ne soit jamais simplement « la sienne ». Ainsi, même lorsque Derrida évoque des éléments qui tiennent de l’autobiographie, cela ne saurait se penser sous l’égide d’une identité constituée.
Langue, pouvoir et déconstruction
Qu’en est-il du « propre », du « mien », lorsque l’on prétend parler « sa » langue ? Et pourquoi ne pas avancer ceci : l’opposé du monolingue n’est ni le bilingue ni le plurilingue, puisque le monolingue est en lui-même pluriel — d’autant plus lorsque certains pouvoirs interdisent d’autres langues. En ce sens, le monolingue est souvent mal compris. Mais cette remarque oblige aussi à réfléchir à l’interdit : lorsqu’un pouvoir barre l’accès à une langue, il interdit du même coup l’accès au dire, à un certain dire, à la diction même.
Cette thèse a une portée politique évidente. Elle s’inquiète de l’asservissement et de l’hégémonie dans les langues et par les langues. Derrida le souligne : il y a une forme de terreur dans les langues. Et tel est bien le cœur du livre. Même si quelqu’un se proclame maître de la langue, il ne peut entretenir avec elle un rapport de propriété ou d’identité — ni naturel, ni national, ni congénital, ni ontologique. Ce rapport relève de constructions politico-phantasmatiques.
Quant à la déconstruction — que Derrida ne brandit pas à chaque page — l’éditeur en rappelle la formule célèbre : « Si j’avais à risquer, Dieu m’en garde, une seule définition de la déconstruction, brève, elliptique, économique, comme un mot d’ordre, je dirais sans phrase : plus d’une langue », écrit-il dans Mémoires pour Paul de Man (Paris, Galilée, 1988). On en retrouve ici les traits : la raison n’est pas un monolithe, mais une raison travaillée par la division.
L’espace de la relation
Une longue note du chapitre 7 éclaire le fil biographique du livre : la formation de Derrida au Maghreb, dans un milieu juif — européen cependant, puisqu’ashkénaze. Toutefois, cette note déborde l’expérience singulière pour relancer la question du monolinguisme à l’échelle de notre temps. Ainsi Hannah Arendt ne cessa de parler allemand ; Theodor W. Adorno supportait difficilement la contrainte de l’anglais ; Emmanuel Levinas écrivit toujours en français tout en parlant russe, lituanien, allemand et hébreu ; Franz Kafka ou Paul Celan écrivirent en allemand sans être eux-mêmes allemands.
Derrida souligne que l’expression « monolinguisme de l’autre » renvoie explicitement aux propos d’Édouard Glissant. L’auteur entend esquisser, à l’aide de cette notion, une figure de la relation, seule susceptible de donner corps à son propos central.
Deux indications situent cette parole. L’éditeur rappelle, d’une part, qu’une version orale — plus brève et d’une autre forme — fut présentée lors d’un colloque organisé par Édouard Glissant et David Willis, en 1992, aux États-Unis. Derrida précise lui-même, d’autre part, qu’il s’agissait d’un colloque en Louisiane, devant un auditoire francophone appartenant à plusieurs nations.
Les masques du « et »
Reprenons l’énoncé inaugural : « Oui, je n’ai qu’une langue, or ce n’est pas la mienne. » Pour résumer son commentaire, Derrida soutient que cette langue, la seule qu’il soit voué à parler tant que parler lui sera possible, à la vie à la mort, ne sera jamais la sienne. Et elle ne l’aura jamais été, en vérité. Il est donc possible d’être monolingue et de parler une langue qui n’est pas la sienne.
Pour autant, dire que la seule langue que « je » parle n’est pas la mienne ne signifie pas qu’elle m’est étrangère — même si mon éducation est prise dans le rapport entre la France et le Maghreb. Car toute la difficulté demeure dans cette conjonction de coordination, le « et ». Dans l’usage courant, le « et » semble aller de soi, presque naturellement. Or, Derrida remarque qu’il n’est jamais donné ; il est tout au plus allégué, et masque bien souvent des tensions — derrière ce « et » peuvent se trouver des protestations étouffées, des cris de colère, des souffrances, des larmes, voire une violence plus brutale, celle des avions et des bombes. La colonisation, par exemple, s’est souvent dite dans la langue du « et », comme si la relation était évidente, alors qu’elle impliquait un rapport de domination.
L’identité en question
Le propos touche évidemment à la notion d’identité. Elle surgit lorsque Derrida observe qu’au colloque évoqué se trouvent des Français de langue française, mais aussi des Maghrébins parlant français, des francophones qui ne sont pas français, etc. Si l’on approfondit, on peut rapporter la langue à la naissance — sous la figure de la langue maternelle, par exemple. De même, la nationalité peut être de naissance ou acquise.
Bref, l’identité relève moins d’une réalité simple que d’une histoire que l’on se raconte sous certaines conditions. Elle demeure toujours problématique. L’histoire censée la fonder n’autorise pas nécessairement à parler au nom de quelques-uns — encore moins si l’on érige ces quelques-uns en entité, en nation par exemple. La citoyenneté elle-même, sous laquelle beaucoup déposent l’identité, ne définit pas toujours une participation à la langue officielle et ne recouvre pas toutes les appartenances.
Au fond, l’identité n’est-elle pas un concept dont la prétendue transparence est suspecte ? Derrida en étend le poids jusqu’à la capacité abstraite de dire « je ».