Dublin, l'incroyable succès d'un ovni américain en Europe
Les 15 et 22 mars, les Français votent aux municipales. L'occasion pour L'Express de sélectionner chez nos voisins des idées innovantes, des concepts pertinents et des dynamiques vertueuses pour améliorer notre quotidien. Tour d'Europe des villes qui doivent nous inspirer, et surtout inspirer nos nouveaux élus.
EPISODE 2 - Comment Vienne est devenue un petit paradis pour les seniors et les locataires
EPISODE 3 -Londres, un modèle pour la sécurité ? Sa recette miracle pour faire baisser le crime
EPISODE 4 - "Les polémiques à Paris nous ont beaucoup amusés" : Copenhague, ce modèle de propreté qui s'exporte
EPISODE 5 - Prague, la ville rêvée des étudiants qui caracole en tête des classements européens
En 1996, alors étudiant Erasmus en Ecosse, Laurent Muzellec profite d'une escapade pour découvrir Dublin. Après avoir passé le mur de séparation nord-irlandais, il se faufile sur de petites routes mal entretenues pour rejoindre la capitale irlandaise, dont le surnom dit tout de son état à l'époque : "Dirty Old Town" —"la Sale vieille ville", comme dans la chanson des Pogues britanniques. "Dublin est alors très, très pauvre, se remémore le Brestois d'origine. Des vieilles voitures Datsun japonaises rouillent un peu partout, des enfants chantent dans la rue pour se faire un peu d'argent… Je me souviens avoir vu un âne et sa charrette sur O'Connell Street, une grande avenue que quelqu'un m'avait vendue comme les Champs-Elysées de Dublin !"
Trente ans plus tard, la ville pourrait se renommer "Shiny Old Town", une cité ancienne qui brille des mille feux du 21ème siècle. Bâtiments rénovés, offre culturelle foisonnante, restaurants complets et pubs survoltés… Une véritable "skyline" a poussé le long des Grand Canal Docks, rebaptisés les Silicon Docks. Un surnom qui, là aussi, ne doit rien au hasard : c'est ici que sont installés les sièges européens de Google, Linkedin, Meta, Amazon ou encore Airbnb. Un petit coin de Californie dans la brume irlandaise.
Une croissance à deux chiffres qui a transformé Dublin
Malgré sa première visite déconcertante, Laurent Muzellec a posé ses valises pour de bon à Dublin en 2002. Au tournant des années 2000, il n'est pas le seul : les GAFAM se ruent sur la capitale irlandaise, porte d'entrée anglophone d'un marché européen de 450 millions de consommateurs, avec une jeunesse surdiplômée et des syndicats peu contraignants. Surtout, le gouvernement attire ces géants américains avec le plus faible taux d'imposition sur les sociétés en Europe, 12,5 % (en 2021, l'Irlande doit redresser ce taux à 15 % sous pression européenne, ce qui ne l'a pas empêché d'encaisser 33 milliards d'euros d'impôts sur les sociétés l'année dernière…). "Pendant mes huit premières années sur place, l'Irlande a connu une croissance à deux chiffres, retrace Laurent Muzellec, désormais doyen de la Trinity Business School, une institution centenaire de Dublin. Evidemment, ça a transformé radicalement la ville."
Désormais, les talents irlandais s'établissent à Dublin et ne cherchent plus le bonheur (salarial) ailleurs : le salaire net moyen s'établit à 3 700 euros par mois dans la capitale irlandaise, supérieur à Paris notamment (3 400 euros net/par mois). A elle seule, la plus grande ville d'Irlande concentre 40 % de l'économie du pays. "Le succès économique de Dublin, c'est le succès économique de l'Irlande, résume Danny McCoy, le président de la confédération d'entreprises Ibec, équivalent du Medef français. Comme toutes les capitales, Dublin a bénéficié de l'exode rural, de l'urbanisation, des talents qui voulaient s'y implanter. La population a explosé : en une génération, c'est devenu une ville à la fois bien plus grande et bien plus cosmopolite, avec 22 % de ses habitants qui ne sont pas nés en Irlande."
Il faut dire que Dublin avait tout pour briller au XXIe siècle. L'usine Guinness, toujours en activité, est la rare exception qui confirme la règle : la ville irlandaise n'a jamais été portée par l'industrie, ce qui lui a fait rater l'essor du XXe siècle mais a préparé le terrain pour le suivant. "Nous avons raté la révolution industrielle : l'Irlande n'a pas d'histoire ouvrière et était une société agraire, précise Danny McCoy. Dans l'histoire, en tant que deuxième ville de l'Empire britannique, Dublin avait un rôle principalement administratif : le succès économique des dernières années est lié aux services, à la banque, aux technologies, aux sièges d'entreprises. Des jobs de col blanc, de bureau, et cet espace serviciel existait déjà ici."
Une capitale européenne à 5 heures de New York
Le succès appelant le succès, Dublin ne cesse de croître. Apple inaugurera bientôt ses premiers bureaux permanents dans la capitale irlandaise, pouvant accueillir 300 employés. Un avant-poste décisif pour la marque à la pomme en Europe. "Depuis le Brexit, l'Irlande reste le dernier pays anglophone de l'Union européenne, avec une culture d'entreprise relativement alignée sur la culture d'entreprise américaine", rappelle Laurent Muzellec. Le doyen de la Trinity Business School souligne aussi que Dublin n'est qu'à 5 heures de vol de New York, avec une unité de la douane et de la police des frontières américaines qui opère directement sur place, afin de gagner du temps à l'arrivée de l'autre côté de l'Atlantique. "Sans compter les liens de la diaspora : il n'y a pas une famille irlandaise qui n'a pas un cousin, un frère, un oncle qui vit soit au Canada, soit aux Etats-Unis", assure le professeur français.
Dublin brille... et attire les foules. D'après Oxford Economics, elle est la ville d'Europe à la plus forte croissance démographique depuis 2010, avec une augmentation moyenne de 6 % de sa population par an. Une bénédiction pour les finances de la ville, moins pour son marché immobilier, complètement saturé. Un appartement avec une seule chambre se loue en moyenne 2100 euros par mois, près du double de Paris... "Dublin ne s'était pas préparé à un tel succès, nous avons été pris par surprise et nos infrastructures n'étaient pas pensées pour accueillir un si grand nombre, s'étonne encore Danny McCoy. Nous avons une crise du logement, comme de nombreuses villes occidentales, mais elle est particulièrement importante ici. Nos infrastructures publiques —les écoles, les hôpitaux, etc.— sont aussi sous pression. C'est la rançon du succès." Un succès que Dublin compte bien perpétuer.