Municipales : quand fragmentation rime avec polarisation, par Eric Chol
Il fut un temps où le PS, le PCF, l’UDF et le RPR régnaient sur une très large partie du paysage politique français. Les choses étaient simples, aidées par la règle du scrutin majoritaire, qui, pénalisant les petits partis, obligeait à des alliances au second tour. Les élections s’enchaînaient, les alternances aussi : à une vague bleue succédait une vague rose. En 1983, le Front national de Jean-Marie Le Pen fit sensation en obtenant 16,7 % des suffrages à Dreux, avec une liste menée par Jean-Pierre Stirbois, qui fusionna au deuxième tour avec la liste UDF-RPR pour gagner la ville.
En 2017, Emmanuel Macron, pressé d’en finir avec les partis dinosaures, se présenta comme le candidat "et de droite et de gauche". Tel un démolisseur, il voulut porter l’estocade aux formations du passé tout en créant la sienne. Mais qu’il s’appelle République en marche ou Renaissance, le parti présidentiel n’a jamais réussi à prendre pied localement, ne faisant qu’alimenter un peu plus la bombe à fragmentation électorale à l’œuvre.
De Toulouse à Roubaix, de Rennes à Nice
Le 15 mars, le premier tour des municipales est venu en apporter la preuve éclatante. Car si les partis traditionnels (PS/LR) dominent encore les urnes, l’heure est à l’émiettement électoral, comparable à celui observé à l’Assemblée nationale en juin 2024, avec désormais l’irruption au niveau local de LFI et du RN, aux côtés de la troisième force, le bloc central. Un morcellement en cinq familles politiques (a minima) qui aboutit à une multiplication des scénarios de second tour (triangulaires et quadrangulaires à foison, et sur le papier, plus d’une cinquantaine de combinaisons avec cinq, six et même sept candidats).
"Une situation liée au fait que les pôles dominants classiques sont contestés, explique Pascal Perrineau, professeur à Sciences Po : quand on détruit l’ancien système des partis et qu’on ne met rien à la place, on aboutit à ce que les extrêmes polarisent la vie politique."
De Toulouse à Roubaix, de Rennes à Nice, fragmentation rime avec polarisation. Alors qu’Emmanuel Macron a maintes fois promis la réconciliation et l’unité nationale, le vote du 15 mars témoigne au contraire de l’aggravation des divisions politiques. "Avec pour corollaire une radicalité qui fait son entrée dans les conseils municipaux, constate Bernard Sananès, président du cabinet Elabe. On risque d’assister à des débats beaucoup plus politisés."
Reste un espoir : que cette fragmentation des municipalités ne se propage pas chez les Français. C’est l’avis du politologue Emmanuel Rivière, coauteur avec Nicolas Prissette de La guerre civile n’aura pas lieu (Robert Laffont) : "Il ne faut pas confondre fragmentation de l’espace politique et dislocation de la société française, précise-t-il, cette dernière tournant de plus en plus le dos à la politique."
Question : la zizanie peut-elle rester longtemps cantonnée au champ politique ? A moins qu’en 2027, on s’aperçoive que le résultat des urnes soit en fait le reflet de nos discordes nationales…