Diaboliser le RN est le meilleur moyen de lui éviter les questions qui fâchent, par Nicolas Bouzou
Le 24 mars dernier, dans l’émission de télévision C ce soir, le philosophe Pierre-Henri Tavoillot donnait le meilleur argument qui soit en faveur de la dédiabolisation du Rassemblement national. En effet, explique Tavoillot, celui qui est considéré comme le diable est en droit de rester caché puisque personne ne l’aime ni ne veut lui parler : il n’a pas de comptes à rendre puisqu’il n’en est même pas digne. A l’inverse, cesser de considérer le RN comme le représentant du fascisme ou même d’une extrême droite infréquentable amène naturellement à poser aux représentants du parti politique le plus populaire de notre pays des questions auxquelles il doit apporter des réponses détaillées. En voici quelques-unes.
Une orgie de dépenses nouvelles
Première question : comment réduire la dette publique tout en augmentant les dépenses ? Les représentants du RN, Jean-Philippe Tanguy et Jordan Bardella en tête, ne se privent pas de critiquer la gestion budgétaire des gouvernements Macron. Ces griefs sont parfaitement entendables. Mais, de leur côté, les dirigeants du RN promettent une orgie de dépenses nouvelles : dégel et revalorisations d’allocations diverses, retour de l’âge de la retraite à 60 ans pour les carrières longues, augmentation des crédits pour la défense, la police et la justice… Le RN a soutenu la suspension de la réforme des retraites proposée par la gauche dans le cadre du budget 2026. Dans le même temps, ce parti promet une baisse des impôts de production et de la TVA sur les produits de première nécessité.
Les seuls efforts budgétaires réellement documentés sont concentrés sur la limitation des prestations sociales à destination des personnes immigrées, les coupes dans les subventions aux associations et la baisse de la contribution au budget européen. Le RN pense-t-il vraiment que nos finances publiques peuvent être maîtrisées sans une vision précise de la réorganisation de l’Etat et de la Sécurité sociale ? Peut-on encore proposer en 2026 un programme qui ouvre le ciseau augmentation des dépenses – baisse des impôts sans perdre la crédibilité des marchés ?
Un durcissement de la fiscalité sur le capital
Deuxième question : quelle est la vision du RN sur la taxation des hauts patrimoines ? Le 31 octobre dernier, une "alliance" composée du PS, du MoDem, de Liot et du RN a voté en faveur du remplacement de l’IFI par un "impôt sur la fortune improductive". Le PS et le RN se sont disputé la paternité de ce changement qui n’a finalement pas obtenu de majorité. Le RN a proposé un fort durcissement de la fiscalité sur les rachats d’actions et a soutenu le rétablissement de l’exit tax dans une version similaire à celle qui existait avant l’allègement opéré au début du premier quinquennat Macron, en 2018. En quoi, sur ces sujets, les propositions du RN se distinguent-elles de celles de la gauche ? Le parti de Jordan Bardella considère-t-il que le capital financier n’est pas suffisamment taxé dans notre pays ? Si c’est le cas, comment concilier réindustrialisation et alourdissement de la fiscalité sur le capital ?
Troisième question, posée par Pierre-Henri Tavoillot dans l’émission précitée : comment le RN gouvernera-t-il concrètement ? La victoire d’un candidat nationaliste à l’élection présidentielle est possible. Il n’en reste pas moins que, dans ce cas de figure, une grande partie de l’administration et des partenaires sociaux sera hostile au nouveau pouvoir. Comment le RN administrera-t-il l’Etat ? Le nouvel exécutif mettra-t-il en place un spoil system, c’est-à-dire un remplacement des responsables de l’administration ? Comment traitera-t-il les fonctionnaires qui refuseraient de mettre en œuvre sa politique ?
Une partie des Français s’apprêtent à voter pour un parti dont le programme économique emprunte autant au socialisme qu’au libéralisme économique. Ce grand écart peut être rentable politiquement mais, une fois au pouvoir, il deviendra une contradiction, et le président Bardella ou la présidente Le Pen devront choisir. Le "en même temps" de droite n’est pas plus opérationnel que le "en même temps" centriste. Le RN n’est pas le diable mais un parti qui promet tout et son contraire. Et cela justifie une explication sérieuse.
Nicolas Bouzou, économiste et essayiste, est directeur du cabinet de conseil Asterès