"Certains vivent en zone inondable et l'ignorent" : la Corrèze au défi de la culture du risque
D’Uzerche à Saint-Pantaléon-de-Larche, depuis cinq ans, des panneaux richement illustrés rappellent au passant qu’ici, la Vézère peut faire des dégâts. Cette mémoire des débordements de la rivière se matérialise aussi dans les repères de crue dont l’emplacement est précisé sur les panneaux.
Car, si lors d’inondations majeures, la rivière fait les gros titres, elle a tendance à couler sans trop se faire remarquer le reste du temps. Et il faut parfois des images d’archives, des témoignages d’anciens et des échelles de mesure sur la pile d’un pont pour réaliser que la vie de la Vézère n’est pas qu’un long fleuve tranquille.
Un itinéraire le long de la Vézère fait revivre les inondations de la rivière au fil des siècles (Mai 2017)
« La capacité de la population à faire face »Comme l’ont -tragiquement- montré les inondations meurtrières en Allemagne cet été, ce que les experts nomment « la culture du risque » est essentiel pour faire face à des catastrophes climatiques dont les experts du Giec prédisent qu’elles seront de plus en plus fréquentes dans les années à venir.
C’est précisément avec cette « culture du risque » en tête que James Linton, géographe chercheur à l’université à Limoges, avait imaginé cette Route des crues de la Vézère dès 2016, avec le soutien de la Société hydroélectrique du Midi (SHEM). « La culture du risque, c’est l’état de connaissances d’une population sur la possibilité des risques naturels et l’état de ses capacités à faire face au risque, explique-t-il. Il y a des gens qui habitent une zone inondable et qui ne connaissent pas la probabilité d’une inondation. Quand elle advient, ils sont pris par surprise. »
Avant/Après Au barrage du Saillant, le 4 octobre 1960, lors de la plus haute crue connue de la VézèrePhoto d'archives EDF Au barrage du Saillant, le 17 décembre 2021Photo Stéphanie Para
Des habitants qui vivent avec la mémoire de la crueCela ne concerne pas Marie, Jérôme et Alexandre. Ces trois habitants du village du Saillant, à Voutezac, âgés de 39 à 42 ans, vivent avec la rivière et ses humeurs. « L’histoire est partout, on nous l’a raconté et on la raconte à nos enfants », confient-ils.
Ils savent où sont les repères de crue dans le village et cette possibilité fait partie de leur quotidien. « La machine à laver est surélevée à la maison, comme chez d’autres : on sait que ça peut se reproduire. »
Parfois, l'inondation est une bénédictionPour d’autres habitants des bords de la rivière, ces crues, c’est même une bénédiction. C’est le cas de Serge Mazaud. Ce vannier a planté son oseraie sur les rives de la Vézère, à Saint-Viance, juste à côté du pont. « Je me suis installé là précisément parce que ça déborde, sourit-il. C’est un risque et un atout. Le milieu naturel du saule, c’est le bord de la rivière. »
Installé depuis bientôt dix ans, il se souvient d’année presque sèche, mais aussi d’avoir sorti son osier « juste devant la crue », en 2019. Ce qui lui avait valu quelques efforts pour transporter sa récolte jusqu’à son petit camion. « Ce qui est un problème, en revanche, c’est ce que l’eau charrie. » Pour faire face, il a planté une haie, qui retient feuilles, branches et sédiments.
Sur le modèle d'une Route touristiquePour les nouveaux arrivants, qu’ils s’installent au bord de la Vézère pour une nuit, pour les vacances ou pour la vie, les panneaux de la Route des crues, « sans doute unique en France », permettent de mesurer le risque potentiel.
« On s’est inspiré de ces itinéraires touristiques pour parler des relations socio-fluviales. La Vézère constituait une bonne échelle et on savait que l’on trouverait des témoignages. Certaines mairies étaient moins partantes, elles ne voulaient peut-être pas attirer l’attention sur ce qui peut être interprété comme un aspect négatif », analyse le chercheur.
Mais la plupart des communes sélectionnées sur l’itinéraire « étaient très contentes de participer. Pour les élus, c’était une occasion de sensibiliser la population. En réalité, c’est dans l’intérêt du bien commun de parler de ces choses. »
« Rien ne dit que ça ne va pas arriver de nouveau »C’est le cas à Saint-Pantaléon-de-Larche. Le maire, Alain Lapacherie, était gamin lorsque Corrèze et Vézère ont déchaîné leurs flots sur la commune, en 1960. Élu depuis 1983, il n’avait pas peur que ces panneaux donnent une mauvaise image de la commune : « Au contraire. Et puis, rien, ne dit que ça ne va pas arriver de nouveau… On a fait mettre des repères de crue, parce que les gens ont du mal à voir jusqu’où l’eau est montée. Là, ça leur donne une idée. »
Au village des Granges, à Saint-Pantaléon, les maisons ont été relevées d’un étage après les inondations de 1960.
Manque une meilleure "connexion à l'eau"Cinq ans après l’installation des panneaux, le bassin de la Vézère est-il mieux préparé?? En Corrèze comme ailleurs, ce qui manque, selon James Linton, c’est « une connexion plus directe entre les gens et l’eau. Notre manière de comprendre l’environnement est très abstraite. On utilise des chiffres : le débit de la rivière, le pourcentage de possibilité qu’une crue advienne… Ce qui manque, c’est la connexion directe que nous avions avant. La facilité du robinet a eu pour effet de nous séparer de l’eau. ».
Avec les inondations de 1960 et 2001, la ville de Brive a été deux fois submergée
Pomme Labrousse, photos Stéphanie Para, photos d'archives EDF