Transition énergétique : "l'effet rebond", ce phénomène qui menace tous nos efforts
L’annonce avait de quoi se décourager. En janvier, des chercheurs de l’Université de Cambridge, au Royaume-Uni, se sont intéressés à l’efficacité des mesures d’isolation des combles et des murs en Angleterre et au Pays de Galles sur la baisse de la consommation de gaz des ménages, avec un constat frappant : quatre ans après les travaux, quasiment toutes les économies d’énergie ont été annulées. En cause, selon les chercheurs, le changement de comportements, dont l’augmentation du chauffage, ou l’ouverture des fenêtres quand il faisait trop chaud, ou encore les extensions de bâtiments qui pourraient avoir contribué à annuler les réductions de la consommation de gaz.
Alors que la crise énergétique touche de plein fouet le Royaume-Uni et que la rénovation thermique des logements apparaît comme cruciale pour réduire notre consommation énergétique, les résultats de cette étude pourraient nous pousser à baisser les bras. Ils témoignent pourtant d’une réalité bien connue des chercheurs appelée "effet rebond". Un phénomène par lequel les améliorations obtenues en termes d’efficacité énergétique, de production, sont compensées, partiellement ou totalement par une adaptation de la société.
"Ce phénomène est au cœur des problématiques actuelles, et pourtant on en parle assez peu", s’étonne Pierre Veltz, sociologue et économiste, professeur émérite à l’Ecole des Ponts ParisTech qui a rédigé un ouvrage dédié à cette question. ("Bifurcations : réinventer la société industrielle par l’écologie"). Alors que la réduction de nos émissions de gaz à effets de serre dépend en grande partie de la baisse de la consommation, et de mesures d’efficacité énergétique, l’effet rebond apparaît comme un spectre menaçant nos efforts.
L’économie marchande en question
Ce "paradoxe de l’efficacité énergétique" a été démontré pour la première fois au XIVe siècle, par l’économiste anglais William Stanley Jevons. Dans son livre, La question du charbon, il démontre comment, malgré l’apparition d’une nouvelle machine à vapeur plus efficace et moins consommatrice en charbon, il n’y a pas eu une baisse de l’utilisation de cette énergie, mais bien une augmentation continue en raison de la production massive de machines plus puissantes. A qui la faute ? En partie à l’économie marchande. En réduisant les coûts des biens et des services par l’efficacité, la demande augmente. Et si on ajoute à cela la publicité, et les efforts des entreprises pour vendre ces produits, l’effet est encore renforcé.
Dans son ouvrage, Pierre Veltz explique ainsi que les canettes en aluminium ont été très largement améliorées ces dernières années : il y a beaucoup moins de matière utilisée dans la fabrication d’une pièce. Mais le nombre de canettes vendu dans le monde a tellement crû que la consommation d’acier ou d’aluminium pour les canettes s’est envolée. De la même manière, des gains très importants ont été réalisés ces dernières années dans la consommation de kérosène des avions, mais le trafic aérien a tant augmenté que ces gains ont été noyés dans le trafic. Ainsi, alors que le volume des gaz à effets de serres émis par passager-kilomètre diminuait de moitié, le volume total des émissions a lui été multiplié par deux, souligne-t-il dans son livre.
Trop de sophistication
Ces dernières années, c’est aussi dans le secteur du numérique que l’effet rebond a été le plus spectaculaire. "Les ordinateurs sont de plus en plus puissants, le résultat c’est que les consommations ont explosé et notamment dans la vidéo, ce qui implique des fermes de serveurs plus grandes, et a pour conséquence d’augmenter drastiquement la consommation énergétique", souligne Pierre Veltz. L’empreinte carbone du secteur est ainsi déjà plus élevée que celle de l’aviation civile. Dans un rapport de 2020, le Shift Project constate ainsi que la croissance actuelle du secteur est "insoutenable", étant construite "autour de modèles économiques qui rentabilisent l’augmentation des volumes de contenus consommés et de terminaux et infrastructures déployés".
Mais ce n’est pas tout. L’effet rebond se caractérise aussi par la complexité des produits que nous avons développés au cours des dernières décennies. Une sophistication des produits ordinaires qui ont engendré une multiplication des composants. "Les gains d’efficacité ont été recyclés dans l’augmentation de la demande, mais aussi dans l’augmentation de la complexité des produits", explique Pierre Veltz. Le chercheur cite ainsi les voitures, qui sont composées désormais de plus de 1500 puces, "dont certaines sont nécessaires à la sécurité et au confort, mais combien d’autres sont inutiles ?".
Comment éviter de mettre à bas tous ces efforts dans la réduction de notre consommation d’énergie, et nos émissions ? En tentant d’influer sur les comportements, et en allant vers plus de sobriété, plaident les experts. "On voit bien que l’effet rebond est inscrit depuis tellement longtemps dans le fonctionnement de l’économie marchande, que si on ne joue pas sur la consommation, on ne pourra pas l’endiguer", souligne Pierre Veltz. Pour le secteur du numérique cela reviendrait à choisir : s’équiper moins mais mieux, et s’interroger sur les "choix technologiques collectifs", dit le Shift Project. La clé de ce dilemme repose avant tout sur nos comportements. "L’effet rebond n’est pas saugrenu, il est dans la logique marchande de l’économie, et on ne peut pas interdire aux entreprises de vendre plus. La seule manière de faire, c’est d’agir sur la consommation et donc d’aller vers la sobriété", plaide Pierre Veltz.

