Fred Vargas, Qiu Xiaolong et Arturo Pérez-Reverte : les livres à ne pas manquer
Sur la dalle
Par Fred Vargas.
Flammarion, 512 p., 23 €.
La note de L’Express : 3/5
Ceux qui m’aiment liront mon Sur la dalle… Voilà ce que pourrait dire, en pastichant Patrice Chéreau, Fred Vargas à ses fidèles lecteurs à propos de son dernier ouvrage. Ils y (re) trouveront tout ce qui fait la singularité et le sel des polars de la romancière depuis ses premiers succès. Après une absence de plusieurs années, elle renoue avec Adamsberg, son héros récurrent, commissaire nonchalant et ô combien attachant. Ainsi qu’avec ses personnages secondaires aux caractères excentriques et ses intrigues imprégnées de légendes et de mystères. Elle transporte, cette fois, son petit monde en Ille-et-Vilaine, à quelques kilomètres du château de Combourg, où vécut Chateaubriand. Adamsberg y croise notamment un original et généreux aubergiste et un certain Josselin de Chateaubriand, portrait craché de l’illustre poète, menacé par un concitoyen, qu’il va s’employer à protéger alors qu’une série de meurtres se produit.
L’intrigue prend une tournure particulièrement vargasienne lorsqu’il est question d’œuf fécondé - le détail est notable - laissé à proximité des cadavres et de piqûres de puces, deux indices qui désignent le coupable. Les véritables fans retrouveront le ton et la lenteur propres à la romancière. Son indolent commissaire s’installe de longs moments sur des dolmens pour réfléchir, sortir du flou - "Je ne sais pas" est sa phrase fétiche - et proposer une solution à cette curieuse énigme. En revanche, les lecteurs moins réguliers trouveront peut-être l’intrigue trop complexe et le nombre de personnages farfelus un brin élevé pour s’abandonner complètement au plaisir qu’apportait le précédent roman de Fred Vargas mettant en scène Adamsberg, Quand sort la recluse. Agnès Laurent
Amour, meurtre et pandémie
Par Qiu Xiaolong, trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Bouillot.
Liana Levi, 224 p., 20 €.
La note de L’Express : 3/5
Voilà des années que Qiu Xiaolong, romancier chinois vivant aux Etats-Unis depuis les événements de Tian’anmen, utilise l’inspecteur Chen, son héros, pour dresser un portrait sans concession de la Chine. Pollution, surveillance de plus en plus étroite des citoyens, spéculation immobilière, il a exploré bien des travers du régime. Dans son dernier roman, son regard se fait plus acéré encore puisque l’intrigue se déroule lors des longs mois qui ont vu se développer l’épidémie de Covid en Chine et s’installer la politique officielle du "zéro Covid".
Moins que l’énigme policière, réduite à presque rien, le livre est passionnant pour ce qu’il raconte de la dureté de la période. L’inspecteur Chen est à Shanghai, un peu sur la touche, il découvre l’ampleur du contrôle exercé par le pouvoir, déterminé à montrer sa supériorité sur l’Occident dans la lutte contre le virus, et l’absurdité du système. Pour être admis à l’hôpital, il faut, par exemple, montrer un test négatif de moins de vingt-quatre heures. Lui qui n’est plus très en cour découvre que chaque citoyen est suivi à la trace grâce au QR code de son téléphone. S’il se met en alerte parce qu’un citoyen a croisé un malade du Covid dans la rue, il n’est quasiment plus possible de sortir de chez soi. Mais s’agit-il vraiment de question de santé ou de contrôle des opposants ? Car à Wuhan, ville d’où est partie l’épidémie et mise sous cloche par les autorités, certains veulent témoigner des horreurs commises. L’inspecteur Chen, traducteur d’anglais à ses heures perdues, choisit de les aider. Moins poétique, moins gourmet que les précédents épisodes, le dernier Qiu Xiaolong mérite au moins d’être lu comme un témoignage. A. L.
Sidi
Par Arturo Pérez-Reverte, trad. de l’espagnol par Gabriel Iaculli.
Seuil, 354 p., 21,90 €.
La note de l’Express : 5/5
Tout commence par une traque dans une contrée semi-désertique. Une quarantaine de cavaliers puant "la sueur, la crasse, le crottin, le cuir graissé et le métal des armes" pistent une bande de Maures venus faire une razzia dans cette région désignée sous le terme de "frontière". Nous sommes au XIe siècle, dans une Espagne morcelée entre royaumes chrétiens et taïfas maures, et l’homme qui chevauche à la tête de la troupe est un mercenaire appelé Ruy Diaz. Il entrera dans la légende sous le nom du Cid, de Sidi, en arabe, le maître. Le personnage ne pouvait qu’aller comme un gant à Arturo Pérez-Reverte, qui a toujours su ressusciter avec un art consommé de la narration des pages d’histoire de son pays, de l’empire du XVIIe siècle (la saga du Capitaine Alatriste) aux débuts de l’ère franquiste (Falco).
Armes, vêtements, attitudes, il se surpasse ici dans la précision, fait revivre un monde où les chants du coq ou le nombre de Credo tiennent lieu de repères temporels. Mais davantage qu’une époque et ses équilibres politiques complexes, ce sont les mécanismes intérieurs des êtres qui intéressent Pérez-Reverte. "Tu es un de ces rares hommes fidèles non à une personne, mais à une idée […], celle que tu as de toi-même", déclare à Ruy Diaz le roi maure de Saragosse, mettant au jour cette thématique si récurrente chez l’auteur. Qui n’a pas son pareil pour faire sentir les doutes et la tension, ceux des soldats comme des seigneurs, quand approche l’heure de la bataille et que s’accélèrent les pouls des plus aguerris, à l’unisson de celui du lecteur. Bertrand Bouard