"Une fausse bonne idée" : pourquoi la "séquence d’observation en milieu professionnel" en fin de seconde ne convainc pas
En passant du collège au lycée, les élèves de seconde auront, en cette année scolaire, d’autant moins perdu tous leurs repères qu’il va leur falloir, comme en troisième, trouver en juin un stage en entreprise. Le projet de décret l’aménageant a été présenté, ce jeudi, au Conseil supérieur de l’Éducation où il a été rejeté par l’ensemble des élus à l’exception des représentants du Medef et de l’Association de parents d’élèves de l’enseignement libre (APEL). Mais son avis n’est que consultatif, donc…
Selon ce projet, cette « séquence d’observation en milieu professionnel » aura un « caractère obligatoire » pour « l’ensemble des élèves des classes de seconde générale et technologique ». Les élèves, fût-ce par défaut, pourront toutefois opter, dans le cadre du Service national universel (SNU), pour un séjour de cohésion ou une mission d’intérêt général s’ils ont déjà tâté du séjour de cohésion.« Ce stage, s’insurge Olivier Raluy, secrétaire national du SNES-FSU, a tout d’un entonnoir pour gonfler les effectifs d’un SNU qui peine à attirer. Quelque 550.000 lycéens sont concernés. Beaucoup ne trouveront pas, les mêmes certainement qu’en troisième par manque de ressources sociales. En outre, les élèves des lycées professionnelles pâtiront de cette concurrence dans la recherche d’un stage professionnel pour valider leurs apprentissages. »
"L'Éducation nationale manque de pragmatisme"« Pour les élèves des filières générales et technologiques, insiste-t-il, ce stage comptera comme discipline supplémentaire. Mais pour beaucoup, ce sera le SNU où sont déjà surreprésentés les milieux populaires et les familles des métiers de l’uniforme. Pour d’autres, comme dans les banlieues, en raison de la nationalité, ce sera sans doute rien… »
Le sociologue Pierre Merle, professeur à l’INSPE* de Bretagne, n’est pas non plus convaincu : « Ce stage me semble être une fausse bonne idée. Le ministère de l’Éducation nationale manque, ce n’est pas nouveau, de pragmatisme : trouver un stage pour les élèves n’est jamais simple. Nombreux en troisième en ont fait l’amère expérience. Et avec, non plus une semaine de stage, mais deux, la recherche s’annonce plus compliquée. »
La difficulté est double : trouver un stage est une chose et en trouver, une autre. « Les élèves ne sont pas égaux dans leurs recherches, pointe le sociologue. Tous n’ont pas des parents dont le réseau social permet d’ouvrir les portes. Par ailleurs, dans certaines banlieues, il y a pas ou peu d’entreprises susceptibles d’offrir des stages. Et au-delà de l’accès à un stage, il y a l’intérêt de celui-ci. Là encore, l’entregent familial et le tissu économique local aggravent les inégalités. »« Et, poursuit-il, faute d’avoir un vrai travail à faire, de pouvoir exercer des responsabilités, les élèves sont réduits à une longue contemplation silencieuse. Les retours que j’ai eus d’élèves de troisième en attestent largement. Ces deux semaines risquent d’être ennuyeuses. »
« Détourner l’attention des vrais problèmes »L’urgence est ailleurs, de l’aveu même du ministère. « Gabriel Attal, reprend le sociologue, n’en finit pas de questionner le niveau scolaire. Dès lors, ne serait-il pas plus judicieux de dédier ces deux semaines vacantes à des cours de rattrapage ? Cette idée de stage donne le sentiment d’une opération de com’ visant à détourner l’attention des vrais problèmes et des vraies solutions, à savoir la réduction du nombre d’élèves par classe et davantage de mixité sociale. S’il y a nécessité à connaître le monde professionnel, c’est sans doute trop tôt : en classe de seconde, l’école est d’abord un lieu pour mieux maîtriser les fameux fondamentaux avant d’être un lieu de professionnalisation. Et un meilleur niveau scolaire reste la meilleure préparation à la vie active. »
Les destins scolaires se jouent souvent dès la maternelle
Pierre Merle n’est pas plus convaincu par la possibilité du SNU. « Actuellement, rappelle-t-il, ce sont les enfants des catégories populaires qui l’effectuent comme s’ils étaient les seuls concernés. Le SNU devrait être soit pour tous, soit pour personne. Et surtout son coût considérable serait mieux employé à améliorer les conditions d’enseignement en classe… » (*) Syndicat le plus représentatif du second degré(*) Institut National Supérieur du Professorat et de l’ÉducationJérôme Pilleyre
Lire. Pierre Merle, Parlons école en 30 questions, La documentation française, juillet 2021, 5,90 euros.