Drame de Tulle : Raflé le 9 juin 1944, Georges Cueille se souvient de cette terrible journée
Georges Cueille, 97 ans, a été invité par le Comité des martyrs, aujourd’hui, aux cérémonies du 80e anniversaire du drame de Tulle. Un drame que Georges, 17 ans au moment des faits, a vécu de l’intérieur. Raflé par les Allemands, l’adolescent a été trié à la « Manu » et a eu la vie sauve. Par chance.Ce dimanche 9 juin, il participera au déjeuner prévu à Marbot puis aux célébrations au Haut-lieu de Cueille. Ce Lotois d’adoption fera le trajet depuis Saint-Jean-Lespinasse, petit bourg à côté de Bretenoux, laissant quelques heures son épouse, sa chatte et sa jolie maison fleurie. « On a été heureux avec ma femme », pose le vieux monsieur, toujours alerte. Une vie riche et dense de potier céramiste à apprendre cet art à des élèves en France et par le monde.
Son récit conservé aux archivesUne vie aussi, marquée par les drames dont celui de Tulle. Depuis quelque temps, son histoire, il la raconte. Mais durant longtemps, il l’a tue. À quoi bon. Ses enfants, bien sûr, le savent mais après… « J’étais venu une fois au 9 juin. Je ne sais plus trop en quelle année… François Hollande était maire, glisse-t-il. Mais à l’époque, on était plus nombreux à se souvenir, on n’a pas fait plus que ça attention à moi. »
Il avait 17 ans lorsqu'il a été raflé par les Allemands à Tulle.Aujourd’hui, c’est différent. Georges Cueille compte parmi les derniers témoins directs. Son histoire, il l’a écrite dans les années 1980, « pour moi, pensant que j’allais l’oublier ». Puis voilà deux ans, il a manifesté sa volonté de donner à la Ville de Tulle son récit. Le 17 mai 2022, le maire de Tulle lui répondait : « Je tiens à vous remercier pour le don de ce précieux témoignage qui permet à la lumière de vos souvenirs, de mieux appréhender le déroulement du drame qui a frappé notre cité au mois de juin 1944 ».
« Je ne me doutais pas de ce qui allait se passer »« L’original est conservé aux archives, j’en ai une copie », montre Georges Cueille.Son histoire, c’est celle d’un adolescent de 17 ans, né le 11 avril 1927, à Bassignac-le-Haut, collégien à Argentat.« J’étais hébergé à Tulle, chez un couple, dont la belle-fille était institutrice à Bassignac. Je devais passer le concours de l’école normale d’instituteurs », explique Georges Cueille.
Le 7 juin au soir, le jeune homme était donc chez ce couple qui habitait aux Condamines. « Dans la nuit, les maquis ont attaqué la ville. Il faisait très chaud », se souvient Georges Cueille. Le lendemain, alors qu’il était dans le jardin à regarder vers la gare avec des jumelles, il a entendu « un bruit épouvantable sur la route de Brive. C’était la Das Reich qui arrivait avec du lourd. » Peu après, les voisins sont venus dire à ses hébergeurs que les Allemands prenaient des jeunes à partir de 18 ans. Georges Cueille s’est cru à l’abri mais le lendemain « quatre ou cinq Allemands m’ont emmené. On a pris la petite route qui rejoint l’avenue Victor-Hugo et qui fait angle. On est arrivé à une vingtaine. En descendant, les Allemands mettaient des coups de crosse à ceux qui faisaient du zèle. » Georges Cueille se souvient « d’une grande bâtisse avec des cordes qui pendaient. Arrivés à la Manu, ils nous ont rassemblés et en fin de matinée, “le petit monsieur” a dessiné trois groupes. Un avec des hommes proprets dont je faisais partie, un deuxième groupe et un troisième avec des hommes mal rasés, mal habillés, qui pour eux étaient censés être des maquisards. Je ne me doutais pas de ce qui allait se passer, que ces gens allaient subir un triste sort. »Son récit est conservé aux Archives à Tulle
"J'étais à 20 mètres du pont"Le groupe de Georges Cueille a été conduit à Souilhac. « J’étais à 20 mètres du pont et sont passés les malheureux qui allaient être pendus, poursuit-il. J’ai vu un monsieur qui me paraissait vieux mais qui ne devait pas l’être et qui s’est jeté sur le groupe. Il a extirpé un gamin pour prendre sa place. » Georges Cueille se souvient de deux échelles au premier réverbère, une, où ils faisaient monter les victimes et une, sur laquelle il y avait un Allemand.
Le soir, Georges et ses compagnons rescapés sont revenus à la Manu. « On nous a donné de l’eau et de grandes bassines avec des nouilles que je mangeais à pleine main ». Les Allemands leur ont aussi donné de la paille.
« Et j’ai dormi. J’ai vu pendre ces types-là et ça ne m’a rien fait. Il n’y avait pas d’angoisse. On était abasourdi. Aucune réaction, pas de cri, un silence tragique. »
Georges Cueille a fait partie de ces hommes qui ont réussi à sauver leur peau.De retour à Bassignac-le-Haut, il s’est même rendu « trois ou quatre jours après à la foire de Saint-Privat. Je raconte ça à des copains… comme une banalité », se remémore-t-il.
Le 9 juin lui laisse des tracesMais le 9 juin 1944 laissera plus de traces au jeune Georges qu’il ne voulait bien le croire sur le moment.À Bassignac, il passait peu de voitures, mais lorsqu’il entendait le moteur de l’une, au début, Georges filait vite. « C’était instinctif », dit-il. Il a aussi été rattrapé par cet épisode tragique de l’histoire en 1947. « J’avais 20 ans et je suis resté chez moi un an, totalement déprimé. »
Aujourd’hui, 9 juin, Georges Cueille, qui a hérité de son père résistant, « un vieux socialiste », le don du partage, sera présent à Tulle pour se recueillir. « Je m’en souviens comme si c’était hier alors que je ne me rappelle pas de ce que j’ai fait hier », conclut-il.
Laetitia Soulier, photos Agnes Gaudin

