IA générative : faut-il vraiment craindre une augmentation du chômage ?
Un brave "copilote". C’est un peu l’image adossée à l’IA générative depuis ses débuts : un assistant qui, sur demande, aide son utilisateur pour certaines missions. Le terme est même devenu la base d’une gamme de produits IA, celle du géant Microsoft. Jusqu’ici, la plupart des études consacrées à cette jeune technologie ont ainsi été plutôt rassurantes quant à ses effets sur l’emploi. Dans le rapport français de référence, réalisé par la Commission IA en 2024, on pouvait lire que l’IA "remplace des tâches, et non des emplois".
Cette vision va-t-elle changer ? Ces dernières semaines, une partie de la Silicon Valley est montée au créneau. Dans une interview à la télévision américaine, Dario Amodei, le patron d’Anthropic, l’éditeur du chatbot "Claude", a alerté sur une augmentation du chômage de 10 à 20 % dans les prochaines années. D’après lui, la moitié des embauches "junior" chez les cols blancs - les employés de bureau - est appelée à disparaître. Andy Jassy, le PDG d’Amazon et successeur de Jeff Bezos, lui a emboîté le pas, estimant que certains travailleurs seraient remplacés par des "agents IA" : une évolution de l’IA générative très tendance actuellement, où le copilote prend directement le volant et les pédales.
Les progrès rapides de l’IA, incarnés par les "agents", ont été à l’origine d’une nouvelle vague de pessimisme, qui va au-delà de la Silicon Valley. En janvier dernier, un sondage du Forum économique mondial rapportait que 4 employeurs sur 10 dans le monde prévoyaient de réduire leurs effectifs d’ici 2030 à cause des effets des l’IA. Côtés salariés, l’optimisme ne règne pas davantage : "plus ils l’utilisent, plus ils sont inquiets pour leur avenir professionnel", a souligné dans un sondage paru à la mi-juin l’institut Ipsos, mené auprès de 1 000 travailleurs. Le "remplacement" est en tête de leurs préoccupations.
"Pas d’impact massif à court terme"
En cherchant bien, d’autres annonces convergent. En mai, la compagnie IBM a déclaré avoir remplacé le travail de "centaines" de travailleurs par l’IA, au sein des ressources humaines. "Les changements structurels dans l'adoption de la technologie et l’impact croissant de l’IA sont à l’origine d’une augmentation du chômage chez les jeunes diplômés de l’université", a également écrit dans un rapport la société d’analyse Oxford Economics. Le New York Times, qui a pointé cette étude, note également un changement d’attitude des entreprises face à l’automatisation induite par l’IA. L’expression "AI first" fleurit un peu partout : avant de recruter, les employeurs surveillent si les missions ne peuvent pas être assumées par une machine. Qui plus est, les progrès de l’IA se poursuivent à toute allure. Dans l’épicentre de la tech américaine, les yeux sont désormais rivés vers la "superintelligence", qui tend visiblement à accomplir toutes les tâches cognitives humaines possibles. Meta recrute des talents à prix d’or dans ce but.
Mais il reste difficile, au fond, de savoir si les impacts de l’IA sur le travail seront aussi considérables que la Silicon Valley le prétend. Des travaux récents de l’OCDE, rassemblant une foule d’études sur le sujet, demeurent prudents : l’automatisation croissante via l’IA n’implique pas forcément une suppression d’emploi. "Cette question suscite de vrais débats actuellement", a déclaré Sylvain Duranton, du cabinet de conseil BCG, jeudi 26 juin, au cours d’un point presse auquel assistait L’Express. Mais il n’y aura pas d’impact important à court terme". D’abord, selon lui, parce que "seulement 15 % des travailleurs ont été exposés aux agents", et parce que la "superintelligence", elle, n’est pas encore là. La vague d’automatisation ne fait que commencer. Pour l’instant, un certain équilibre subsiste : IBM a par exemple dopé ses recrutements dans la vente et le marketing en contrepartie des économies réalisées dans les RH. Les entreprises Duolingo ou Klarna, qui avaient annoncé des politiques "AI First", ont déjà commencé à faire marche arrière.
Le codage en première ligne…
L’inquiétude de la Silicon Valley est à relativiser. L’hyperbole fait partie du package "marketing" du milieu. C’est l’avis de Jensen Huang, le patron de Nvidia, qui s’oppose frontalement aux propos de Dario Amodei, d’Anthropic. "L’IA devient tellement puissante et flippante qu’ils doivent bien sûr être les seuls à la construire", a-t-il grincé lors du salon VivaTech à Paris, début juin.
Ces angoisses reflètent, enfin, quelques biais. Car l’automatisation la plus brutale liée à l’IA se trouve pour le moment du côté… de la tech elle-même. En particulier dans le développement informatique, un secteur pionnier, et essentiel pour l’industrie de l’IA. Ce printemps, Microsoft a licencié massivement chez les codeurs. D’après les statistiques du Washington Post, plus d’un quart de tous les jobs dans la programmation informatique ont disparu aux Etats-Unis au cours des deux dernières années. Soit le pire repli que l’industrie ait jamais connu. Dario Amodei, encore lui, a pronostiqué que 90 % du code informatique serait effectué par l’IA dans les mois à venir. Un pronostic qui cette fois ne souffre d’aucune contestation. Mais qui explique sûrement, en creux, son pessimisme sur l’emploi à l’ère de l’IA.
Or, il y a sûrement, là aussi, une nuance à apporter. Le bouleversement du codage par l’IA a aussi des effets inattendus, plus positifs. Un exemple récent : Base44, une jeune pousse israélienne spécialisée dans le développement de logiciels, a été rentable dès son cinquième mois d’activité, avec seulement huit employés. Avant d’être rachetée pour 80 millions de dollars le mois suivant par le groupe Wix. C’est ce que certains appellent la "vibe coding" : les gains de productivité explosent, et mènent à des réussites fulgurantes. Le nombre de ces exploits est en forte progression partout dans le monde. Tout n'est pas perdu.