"Quand j’en aurai fini avec toi…" : Melrose Place, la série qui a inventé le management toxique
Le célèbre producteur Aaron Spelling l’avait surnommée "My lucky penny" ("ma pièce porte-bonheur"). Figure emblématique de la pop culture des années 1980 et 1990, l'actrice Heather Locklear a laissé son empreinte dans deux séries cultes de l’époque : Dynasty, symbole flamboyant des années fric, et Melrose Place, reflet de l’ère des jeunes cadres dynamiques. Deux prime-time soaps volontairement over the top, peuplés de personnages aussi ambitieux que sulfureux, experts en répliques assassines et en passes d’armes souvent conclues par un plongeon… dans la piscine. Dans Dynasty, elle incarne pendant une décennie la peste arriviste Sammy Jo, avant de rejoindre en 1993 Melrose Place dans le rôle d’Amanda Woodward. Un personnage toujours aussi venimeux, mais cette fois doté d’un CV : directrice de l’agence de publicité D & D Advertising, et accessoirement propriétaire du célèbre immeuble Melrose Place, dont les résidents et leurs histoires d’amour, de trahison et de vengeance forment l’intrigue centrale des sept saisons.
Parmi eux : Alison Parker, jeune cadre intègre, souffre-douleur d’Amanda au bureau – "Inutile de démissionner. Avec le rapport que je peux joindre à ton dossier, tu n’obtiendrais même pas un poste d’employé de supermarché." Les deux femmes se disputent aussi les faveurs du séduisant Billy Campbell sur fond de lutte de pouvoir interne – Alison occupera brièvement le poste de directrice de D & D avant d’échouer lamentablement, car n’est pas Amanda qui veut. À l’agence, l’open space résonne de téléphones en surchauffe et de piques acérées : "Mon premier réflexe a été de te virer aussi. Mais en y réfléchissant, j’ai compris que ce serait bien trop facile. Non, Alison, je vais te faire exactement ce que tu m’as fait. Et quand j’en aurai fini avec toi, il ne te restera qu’un seul souhait… celui de ne jamais être née."
Dans Melrose Place, la réussite se paie au prix de sa santé mentale, de son couple, ou de ses valeurs. Une plongée dans une culture du résultat à outrance : pression constante, deadlines intenables, rivalités féminines, coups bas… Amanda Woodward, avec ses tailleurs de plus en plus courts au fil des épisodes, n’a pas le temps de faire dans le management bienveillant. Cette véritable "control freak" - à sa décharge, les rares fois où elle délègue, Alison se rate ou noie ses multiples chagrins dans l’alcool -, sait toutefois, par moments, faire preuve d’altruisme, voire d’empathie. Nous sommes dans les années 1990 : pas de happiness managers ni de services éthique ou "compliance". Amanda n’a jamais entendu parler de Slack ou de Teams, encore moins d’emojis.
L’arrivée d’Heather Locklear en fin de première saison – qui a sauvé la série de l’annulation – fait exploser l’audience : chaque semaine, Melrose Place rassemble entre 12 et 14 millions de téléspectateurs. Des bars organisent des soirées autour de la série pour suivre collectivement ses rebondissements excessifs et stéréotypés. "Le personnage d’Amanda Woodward – la blonde sexualisée – illustre qu’à l’époque, une femme ambitieuse devait forcément user de séduction et se montrer impitoyable. Cela prolonge l’imaginaire de la working girl née à la fin des années 1980 avec Melanie Griffith", analyse Xavier Philippe, professeur associé à l’EM Normandie et organisateur du colloque Management en Séries.
Melrose Place ne raconte au fond rien d’autre que les aspirations d’une génération de jeunes cadres – publicitaires, médecins, designers, venus des quatre coins des Etats-Unis pour faire fortune à Los Angeles. Aucun ange à l’horizon. En 2025, alors que la bienveillance est érigée en norme et que le manager toxique est sous surveillance collective, Amanda Woodward ferait probablement l’objet d’un signalement RH. Et c’est tant mieux. "Normalement, on attend du monde du travail qu’il mette les émotions de côté. Le format soap, lui, fait tout l’inverse : il exagère, caricature, réinjecte du stéréotype, mais aussi de l’affect. Amanda nous semble problématique aujourd’hui, mais ce n’était pas forcément le cas à l’époque", poursuit Xavier Philippe.
Le chaos émotionnel
Pour la génération qui a grandi - ou connu - les années 1990 et qui zappait sur TF1 chaque samedi après-midi, il reste pourtant quelque chose en nous de Melrose Place qui nous rend nostalgiques. Non pas son management brutal, mais cette expressivité décomplexée, cet univers imparfait et non policé. Ce brin de folie. Dans les excès des personnages, il y avait une forme de liberté. Là où nous étions moins civilisés il y a trente ans, peut-être étions nous plus vivants. Une manière d’exister sans filtre, sans crainte du regard collectif. Les personnages étaient caricaturaux mais affranchis là où progressivement, depuis les années 2000, les séries qui lui ont succédé ont laissé place à des protagonistes plus profonds, mais aussi plus autocensurés… À cette époque, il n’était pas question de coaching : les conflits n’étaient pas "gérés", ils étaient vécus.
En trois décennies, le monde du travail a considérablement évolué : des progrès incontestables ont été accomplis, les abus hiérarchiques sont mieux encadrés, chacun doit pouvoir venir au bureau sans se sentir écrasé. Mais en voulant légitimement protéger les plus vulnérables, l’univers professionnel s’est aseptisé. Aujourd’hui, une demande insistante mais maladroite peut valoir une convocation en "compliance", et plus personne n’ose faire un compliment vestimentaire, de peur que cela soit mal interprété. A l’heure des réseaux, des captures d’écran et de l’injonction à la bienveillance constante, toute émotion débordante devient suspecte. L’imperfection émotionnelle n’a plus sa place. Melrose Place, non plus.