"Une guerre civile est désormais possible" : en Syrie, l’impossible unité
Au bout du village de Walgha, là où les bâtiments pillés laissent place à un paysage de végétation sèche, une dizaine d’hommes de la Sécurité générale, l’équivalent de la gendarmerie en Syrie, tiennent un barrage. Leur regard est tourné vers l’horizon au bout duquel se dessine la ville de Soueïda. Leur souffle est court, l’atmosphère tendue. Malgré l’accord de cessez-le-feu renouvelé la veille, des affrontements sporadiques se poursuivent dans la région entre les factions druzes et des groupes armés sunnites. Ils ont essuyé un tir de mortier il y a une heure à peine. "Ici, c’est le dernier check-point que nous tenons. Au-delà, nous considérons que ce sont des positions ennemies", déclare un des hommes du barrage. Ils ont interdiction d’entrer dans la ville contrôlée par les factions armées druzes.
Soueïda, ville du sud de la Syrie où vivent quelque 500 000 Druzes – une minorité religieuse qui représente 3 % de sa population – est le théâtre de violents affrontements qui ont fait au moins 1 265 morts depuis le 13 juillet, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme. Ces violences, qui ont éclaté dans un contexte de tensions intercommunautaires, auraient été déclenchées par le kidnapping d’un marchand de légumes druze par des Bédouins. Très vite, les vidéos documentant les exactions – torture, exécution sommaire, décapitation, pillage – commises par les deux camps contre les civils ont envahi les réseaux sociaux. Dans les rues du village de Walgha accessibles aux journalistes ce lundi 21 juillet, de la fumée s’échappe encore des bâtiments qui ont été systématiquement pillés puis brûlés. A la sortie du village, le corps carbonisé d’un vieillard gît sur l’asphalte, en plein cagnard.
El-Charaa, "Bismarck des Druzes"
Pour tenter de mettre un terme à ces violences, l’Etat syrien a déployé ses troupes dans Soueïda mardi 15 juillet. Israël a rapidement bombardé ces dernières car il refuse toute présence de l’armée syrienne dans le sud du pays. L’Etat hébreu s’est par ailleurs érigé depuis le 8 décembre en protecteur de la minorité druze de Syrie. Le mercredi 17 juillet, le président syrien a annoncé dans une allocution télévisée le retrait de l’armée, puis le transfert "à des factions locales et des cheikhs" druzes la responsabilité du maintien de la sécurité à Soueïda.
Cette décision a consolidé le statu quo dont bénéficie cette région, dont la sécurité est uniquement assurée par les groupes armés locaux. Depuis sa prise de pouvoir, Ahmad el-Charaa a tenté de négocier avec les leaders des factions afin d’obtenir leur intégration dans l’appareil sécuritaire syrien, en vain. "Avant son offensive, les autorités avaient plusieurs interlocuteurs avec lesquels elles pouvaient discuter, car ils étaient divisés. En lançant son offensive le 14 juillet, le gouvernement a provoqué leur unité. Ahmad el-Charaa, c’est le Bismarck des Druzes", affirme Cédric Labrousse, doctorant à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et spécialiste des groupes armés en Syrie. Cette unité renforce la position de la communauté druze dans ses négociations avec Damas.
Repli communautaire
Dans un réflexe de repli communautaire, les leaders druzes pourraient même rejeter tout dialogue. "Une véritable guerre civile est désormais possible", confie au téléphone et sous couvert d’anonymat Abou Karam*, combattant au sein de la Liwa el-Jabal, l’une des principales factions druzes. Il dénonce les "crimes ethniques" commis contre sa communauté. "Ça va être de plus en plus compliqué pour Ahmad el-Charaa de demander aux Druzes de rendre leurs armes si, dans le même temps, ils n'exigent pas la même chose des tribus", remarque le chercheur Cédric Labrousse. Lors de cette semaine de violences, des milliers de civils armés originaires de toute la Syrie ont convergé vers Soueïda afin de répondre à l’appel au combat lancé par les chefs de clan. Ces mouvements ont montré l’incapacité de l’Etat syrien à contrôler ses citoyens et la circulation d’armes dans le pays.
Ce contexte d’affrontements pourrait bénéficier aux autorités kurdes du nord-est du pays. "Cette semaine, il y a eu des rendez-vous organisés entre des partis kurdes qui ne s’entendaient pas, car ils voient ce qu’il se passe à Soueïda. Cette réaction communautaire peut leur donner du poids", poursuit Cédric Labrousse, alors que près d’un tiers du pays échappe encore à l’autorité du gouvernement syrien, contrôlé par une administration dominée par les Kurdes. Le 10 mars, Ahmad el-Charaa et Mazloum Abdi, le commandant en chef des Forces démocratiques syriennes - FDS, la coalition militaire déployée dans cette zone autonome - ont signé un accord prévoyant l’intégration des institutions et des forces armées du nord-est dans l’Etat syrien d’ici à la fin de 2025.
Points de blocage
Mais depuis, les négociations dans lesquelles la France et les Etats-Unis jouent le rôle de médiateurs patinent. Le 9 juillet, la réunion qui a eu lieu entre Assad al-Shaibani, le ministre des Affaires étrangères et son homologue kurde, en présence de Thomas J. Barrack, l’envoyé spécial américain et du chargé de mission français Jean-Baptiste Faivre, n’a pas permis de trouver un terrain d’entente sur les différents points de blocage, selon plusieurs observateurs. "Les Kurdes refusent d’intégrer leurs soldats dans l’armée nationale syrienne. Avec l’accord de mars, ils cherchent simplement à gagner du temps", affirme l’une de ces sources à L’Express. A l’issue de cette rencontre, l'administration kurde a plaidé dans un communiqué pour "un système démocratique pluraliste, la justice sociale, l'égalité des sexes et une Constitution garantissant les droits de toutes les composantes" de la société. "Personne chez les Druzes ou chez les Kurdes ne parle d'indépendance, soyons clairs. Ils veulent rester dans l'Etat syrien, analyse Cédric Labrousse. Le problème, c'est qu'ils n'ont pas la même définition que les Occidentaux de ce qu’est un Etat uni". Les Druzes cherchent à préserver leurs forces de sécurité et leur contrôle des institutions locales, tandis que les Kurdes souhaitent conserver leurs administrations.
Kurdes sous pression
Alors qu’un accord préliminaire aurait finalement été obtenu à Amman en début de semaine, les chancelleries impliquées dans le dossier mettent désormais la pression sur les Kurdes, assure notre observateur. Ce vendredi 25 juillet, Paris a reçu une réunion tripartite en présence d’Assad al-Shibani et Thomas Barack, mais sans Mazloum Abdi, pourtant prévu initialement. A l’issue de cette rencontre, une nouvelle réunion à Paris en présence de représentants kurdes devant avoir lieu "le plus tôt possible" a été annoncée. Lundi, le média Middle East Eye a révélé que les Etats-Unis et la Turquie avaient donné un ultimatum de 30 jours à l’autorité du nord-est syrien pour finaliser son intégration au gouvernement syrien. Des sources gouvernementales turques craignent que les violences de Soueïda n'encouragent les FDS à persister dans leurs revendications d'autonomie.
Les ambitions occidentales de voir une Syrie unifiée semblent cependant se heurter à des tensions communautaires anciennes, au poids des ingérences étrangères et au manque de contrôle d’Ahmad el-Charaa. "Les Américains veulent à tout prix éviter un scénario à l’irakienne avec des tribus influentes et des territoires quasiment autonomes, conclut Cédric Labrousse. Mais il y a désormais un décalage entre cette volonté et la capacité d’Ahmed el-Charaa à obtenir l’unité."